Il y a quelques années, un collègue m’a invité à un souper-bénéfice. Bonne nourriture, salle bien décorée, musique en fond, animateur connu de la région. Mon billet : 200 $. J’ai payé sans trop me poser de questions, c’était pour une bonne cause. Mais dans l’auto en rentrant, j’ai commencé à calculer. À 200 $ par personne, avec 500 convives dans la salle, ça fait 100 000 $ brut. Je me suis demandé combien de ce 100 000 $ avait vraiment atterri dans les mains de l’organisme.
Depuis, j’ai appris à lire les états financiers des fondations. Ce qu’on y trouve mérite d’être regardé de plus près.
Le tournoi de golf à 1,7 million
La Fondation du CHUS organise chaque été un tournoi de golf devenu l’un des événements de financement les plus importants en Estrie. Pour sa 25e édition en 2024, ce tournoi a connu une récolte record. Le rapport d’impact 2023-2024 publié sur fondationchus.org confirme que 168 golfeurs et 500 convives ont participé, et que l’événement a permis d’amasser 1,7 million de dollars. Depuis ses débuts, le tournoi a rapporté plus de 25 millions de dollars au total.
Ces chiffres sont bruts. Les états financiers 2023-2024 de la Fondation, vérifiés par Raymond Chabot Grant Thornton et signés à Sherbrooke le 26 juin 2024, permettent de voir ce qu’il en coûte pour organiser l’ensemble des activités de financement. Pour l’exercice terminé le 31 mars 2024, la ligne « Activités de financement » affiche des revenus de 3 901 241 $ et des charges de 2 266 720 $, pour un profit net de 1 634 521 $. Autrement dit, 58 cents de chaque dollar amassé par les événements servent à les organiser : traiteur, salle, animateur, sonorisation, publicité, frais connexes. Les 42 cents restants reviennent à la cause.
Ce n’est pas de la fraude. C’est ainsi que fonctionnent les événements de financement partout. Mais ce n’est pas ce que la plupart des gens imaginent quand on leur annonce un montant record. Le 1,7 million du tournoi inclut les commandites, les inscriptions, les encans et les dons reçus lors de la soirée. Le profit net du seul tournoi n’est pas ventilé séparément dans les états financiers publics.
Comment se lit ce ratio de 58 %
La méthode retenue ici isole strictement la ligne « Activités de financement » des états financiers. Elle n’y ajoute pas les « Dons afférents aux activités de financement », comptabilisés séparément et totalisant 1 276 320 $ pour 2023-2024. En incluant ces dons, le ratio global des coûts d’événements tombe autour de 44 %. En avril 2023, un reportage d’Anthony Ouellet dans La Tribune, basé sur une méthode encore plus large, rapportait un ratio de 23 % pour l’exercice 2022. Les trois chiffres mesurent des choses différentes et coexistent. Le lecteur a le droit de savoir lequel il regarde.
La machine qui se finance elle-même
Ce qui frappe davantage, c’est que la Fondation du CHUS n’aurait pas besoin de ses événements pour survivre. Selon les mêmes états financiers, ses placements totalisent 51 147 903 $ au 31 mars 2024 et ont généré 7 955 704 $ en produits nets de placements durant l’exercice. Les charges totales de la Fondation pour la même période atteignent 5 068 193 $, tout inclus. Le portefeuille rapporte donc davantage que ce que coûte le fonctionnement complet de la Fondation, avant qu’un seul billet de souper soit vendu. Les actifs nets totaux se chiffrent à 59 878 585 $.
Sur la même période, la Fondation a versé 9 854 796 $ au CIUSSS de l’Estrie et environ 600 000 $ de plus à d’autres bénéficiaires, dont un fonds destiné aux familles défavorisées.
Une opinion avec réserve
Comme la grande majorité des fondations, la Fondation du CHUS reçoit de ses auditeurs une opinion avec réserve. Raymond Chabot Grant Thornton l’écrit dès la première page du rapport : il n’est pas possible de vérifier de façon satisfaisante l’intégralité des apports de dons. Ce n’est pas une critique de la gestion. C’est une limite inhérente à l’audit des organismes de bienfaisance, où les dons reçus en argent comptant ou sur place lors d’événements ne peuvent pas tous être recoupés avec des traces bancaires. La même mention apparaît dans les états financiers de Centraide Estrie et dans ceux de presque toutes les fondations québécoises.
À quoi servent vraiment les événements
À la visibilité. À l’entretien des relations avec le milieu des affaires. À la fidélisation des grands donateurs qui reviennent chaque année. Et aux dons afférents déjà mentionnés, ces chèques supplémentaires que des convives généreux ajoutent à leurs billets. C’est une stratégie cohérente pour une grande fondation institutionnelle. Elle finance des projets qui coûtent des dizaines de millions. Le Pavillon Enfant Soleil et Urgence inauguré à l’Hôpital Fleurimont à la fin de janvier 2026 représentait 7 millions de dollars amassés auprès de ses donateurs, selon la Fondation. Pour ce type de chantier, un portefeuille de 51 millions n’est pas un luxe, c’est un outil.
Une question reste légitime du point de vue d’un citoyen. Quand quelqu’un achète un billet à 175 $ pour un souper-bénéfice, sait-il qu’une partie significative de son argent couvre les coûts de l’événement ? Et sait-il que la fondation qu’il appuie gère déjà un portefeuille qui génère plus de revenus que tous ses événements réunis ? Il n’y a pas de scandale dans ces chiffres. Il y a une question de consentement éclairé.
Ce que ça devrait changer pour vous
Rien, si votre priorité est d’appuyer l’hôpital de Sherbrooke. La Fondation du CHUS est bien administrée, ses états financiers sont vérifiés et publiés chaque année, et elle redistribue près de 10 millions de dollars au CIUSSS de l’Estrie.
Mais si votre objectif est de maximiser l’impact de chaque dollar donné, un don direct en ligne, sur le site de la Fondation, fait arriver pratiquement 100 % de votre contribution à destination. Un billet de souper à 175 $ dont 58 cents par dollar couvre le traiteur, la salle et le DJ aura toujours un rendement inférieur en matière de dollars qui atteignent la mission. Les deux choix sont légitimes. Seul celui qui sait ce qu’il fait donne en toute connaissance de cause.
La prochaine fois qu’on vous annonce un montant record amassé lors d’un événement, la bonne question à poser reste : c’est brut ou net ?
Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.
Sources:
- Fondation du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke Inc., États financiers au 31 mars 2024, Raymond Chabot Grant Thornton, Sherbrooke, 26 juin 2024.
- Rapport d’impact 2023-2024, Fondation du CHUS, fondationchus.org.
- Anthony Ouellet, « Activités de financement : la Fondation du CHUS s’améliore, mais demeure dépensière », La Tribune, 17 avril 2023.
- Agence du revenu du Canada, registre des organismes de bienfaisance, numéro 897302964 RR 0001.

