L’élastique Québécois

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Et si on se posait les vraies questions? On ne parle pas beaucoup de ce sujet-là. Pas parce que les gens n’y pensent pas — mais parce que ceux qui y pensent ont appris, au fil des années, que le dire à voix haute coûte cher en capital social.

Alors on va le dire quand même.

La société québécoise a construit depuis quarante ans un des systèmes de protection des minorités les plus généreux au monde. Minorités ethniques, religieuses, de genre, d’orientation, de capacité, linguistiques, économiques. Chaque groupe a ses programmes, ses protections, ses accommodements, ses budgets. C’est bien. C’est humain. C’est voulu.

Mais il y a une réalité mathématique que personne ne veut regarder en face.

Quand on additionne tous ces groupes qui ont droit à des protections particulières, on arrive à un chiffre qui, selon certaines analyses, dépasse 50 % de la population. Ce qui signifie que la « majorité » — celle qui finance, qui vote sans étiquette, qui n’a pas de case à cocher sur les formulaires gouvernementaux — se retrouve mathématiquement minoritaire dans un système conçu précisément pour protéger les minorités. Et cette majorité silencieuse commence à se sentir exactement comme ce qu’elle reprochait autrefois aux autres : invisible, non représentée, qui paie pour tout le monde sans avoir le droit de se plaindre.

Ce qui arrive quand les gens se sentent ostracisés

Ce n’est pas une opinion. C’est de l’histoire.

Quand une portion significative d’une société se sent ignorée, méprisée ou écrasée par un système — peu importe que ce sentiment soit objectivement fondé ou non — elle ne reste pas au centre. Elle glisse vers les extrêmes. Gauche ou droite, peu importe : les deux bouts du spectre offrent la même chose, soit la certitude, la colère canalisée et le sentiment d’appartenir à quelque chose qui vous voit enfin.

Le Québec n’est pas immunisé contre cette dynamique. Aucune société ne l’est.

On l’a vu en France, en Hongrie, aux États-Unis, en Suède. Des pays qui avaient des filets sociaux enviables et qui ont produit des mouvements populistes et extrémistes — non pas parce que leurs populations étaient mauvaises, mais parce qu’elles se sentaient coincées et ignorées depuis trop longtemps par une classe politique convaincue de leur bienveillance.

Les deux factures — il faut choisir

On a collectivement le choix entre deux coûts. Ce qui est rare dans le débat public, c’est qu’on les pose côte à côte honnêtement.

Le premier, c’est le coût de la correction. Revoir comment on distribue la protection sociale. Cesser de fragmenter la société en catégories identitaires de plus en plus fines. Recommencer à parler à la majorité silencieuse comme si elle existait. Accepter que certains programmes ont atteint leurs limites d’efficacité ou d’équité perçue. Avoir des conversations inconfortables maintenant, en démocratie, autour d’une table. Le prix à payer : de l’inconfort politique, la résistance des groupes établis, des accusations de recul social et des débats difficiles pendant quelques années.

Le second, c’est le coût de l’inaction. Continuer à ignorer le sentiment d’écrasement d’une portion grandissante de la population. Regarder l’extrémisme se normaliser parce que les partis du centre ne parlent plus à ces gens-là. Attendre que le balancier revienne de lui-même — et quand un balancier revient sous pression accumulée, il ne s’arrête pas au centre. Il le dépasse, avec force. Le prix à payer : l’érosion de la démocratie libérale, la montée de mouvements qui ne font pas dans la nuance, une société fracturée qui ne se réconcilie pas facilement. Et dans les cas historiques les plus sombres, des régimes qui ont émergé précisément de ce sentiment collectif de trahison et d’humiliation.

Ce que ça veut dire concrètement

Il ne s’agit pas ici de prétendre que les minorités ne méritent pas de protection. Elles en méritent. C’est fondamental dans toute démocratie digne de ce nom Il s’agit de dire que quand on construit un système qui finit par ostraciser la majorité au nom de la protection des minorités, on ne protège plus vraiment personne. On crée au contraire les conditions exactes qui produisent les extrêmes qu’on voulait éviter dès le départ.

La meilleure protection contre l’extrémisme de droite, c’est une gauche capable d’écouter. La meilleure protection contre l’extrémisme de gauche, c’est une droite capable d’inclure. Et la meilleure protection contre les deux, c’est un centre politique qui ose avoir les conversations difficiles avant que quelqu’un d’autre les ait à sa place — avec beaucoup moins de nuance et beaucoup plus de colère.

L’élastique québécois peut encore se relâcher doucement. Mais ça demande un courage politique que le débat public ne semble pas vouloir afficher en ce moment. Et l’horloge, elle, continue de tourner.

Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

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