SHERBROOKE — La liberté intellectuelle est facile à défendre lorsqu’elle concerne des idées avec lesquelles on est déjà d’accord. Elle devient beaucoup plus intéressante lorsqu’elle oblige à lire, entendre et confronter des positions qui nous dérangent.
C’est justement ce qui rend la controverse entourant le manifeste Une femme est une femme est une femme plutôt révélatrice. L’ouvrage collectif, dirigé par Thérèse Lamartine et France Théoret, doit paraître le 28 septembre aux Éditions de la Pleine Lune. Quatorze personnes y abordent plusieurs enjeux liés à la condition féminine, notamment les violences faites aux femmes, la gestation pour autrui, la laïcité, l’intersectionnalité, l’islam politique et, sujet particulièrement explosif, la théorie du genre. L’ouvrage compte 240 pages et est annoncé au prix de 29,95 $.
Or, avant même sa parution, le livre provoque déjà suffisamment de remous pour que certains acteurs du milieu littéraire prennent leurs distances.
Une éditrice écartée d’un dossier sur les femmes en édition
La situation la plus étonnante concerne la revue LQ, anciennement Lettres québécoises.
Marie-Madeleine Raoult, qui dirige les Éditions de la Pleine Lune depuis 1979, devait participer à un dossier de la revue consacré aux femmes dans le milieu de l’édition. Selon les informations rendues publiques entourant l’affaire, le texte qu’elle devait y faire paraître aurait finalement été refusé non pas en raison de sa qualité littéraire ou d’un problème avec son contenu, mais en raison de la décision de sa maison d’édition de publier Une femme est une femme est une femme.
Si cette version des événements est exacte, le problème dépasse largement une simple décision éditoriale.
Une revue est évidemment libre de choisir les textes qu’elle publie. Elle peut refuser une contribution parce qu’elle est mauvaise, hors sujet, mal documentée ou incompatible avec le dossier préparé. Mais écarter une éditrice d’un dossier consacré précisément aux femmes dans l’édition en raison d’un autre livre publié par sa maison revient à une tout autre logique : celle de la culpabilité par association.
Le parcours des Éditions de la Pleine Lune rend d’ailleurs l’affaire encore plus paradoxale. Fondée en 1975, elle est présentée comme la première maison d’édition québécoise consacrée aux écrits de femmes. Elle célébrait justement en 2025 ses 50 ans « d’expression féministe et militante ». L’Association nationale des éditeurs de livres a également souligné son rôle historique dans l’émergence de l’édition féministe québécoise.
Autrement dit, nous ne parlons pas ici d’une maison apparue hier pour provoquer sur les réseaux sociaux, mais d’une institution qui accompagne le mouvement féministe québécois depuis un demi-siècle.
Deux librairies se seraient également désistées
La controverse ne s’arrêterait pas là.
Selon Marie-Madeleine Raoult, deux librairies qui avaient initialement accepté d’accueillir le lancement du manifeste se seraient ensuite désistées. L’éditrice aurait même exprimé des inquiétudes quant à de possibles perturbations militantes lors d’un éventuel lancement. Ces affirmations ont circulé publiquement au cours des derniers jours, mais les librairies concernées n’ont pas été identifiées dans les informations que nous avons pu consulter.
Cette précision est importante. Il ne s’agit pas d’accuser sans preuve deux commerces dont nous ignorons l’identité ou les motivations exactes.
Mais le phénomène décrit mérite néanmoins qu’on s’y attarde : un ouvrage qui n’est même pas encore officiellement paru devient suffisamment controversé pour que sa simple publication puisse compromettre des collaborations avec une maison d’édition historique.
On pourra éventuellement lire le manifeste et le critiquer sévèrement. On pourra juger certains chapitres faibles, excessifs ou complètement erronés. Encore faut-il permettre au livre d’exister et accepter qu’il soit discuté.
La liberté intellectuelle… sauf pour certaines idées?
C’est ici que la position publique de LQ devient particulièrement difficile à concilier avec cette affaire.
Dans une publication Instagram du 21 août, la revue écrivait ceci :
« La lecture n’est pas uniquement un loisir ou un outil pédagogique. Elle est une école de la liberté intellectuelle. »
L’image accompagnant la publication allait encore plus loin. LQ y expliququait qu’une société capable de débattre et de distinguer les faits des opinions a besoin de citoyens sachant lire en profondeur. Elle ajoutait que la lecture nous apprend notamment à suivre des raisonnements complexes et à nous confronter à des idées différentes des nôtres.
Difficile de trouver meilleur argument en faveur de la publication d’un livre controversé.
Car se confronter aux idées différentes des nôtres ne signifie pas lire cinq variantes d’une pensée avec laquelle nous sommes déjà d’accord. Cela signifie précisément accepter l’existence de textes susceptibles de nous heurter, de nous agacer ou même de nous révolter.
Dans le cas contraire, la « liberté intellectuelle » devient une formule publicitaire plutôt qu’un principe.
Un manifeste féministe qui divise le féminisme
Il faut également comprendre ce que propose Une femme est une femme est une femme.
Le collectif ne prétend pas abandonner le féminisme. Il revendique au contraire un retour à ce que ses auteurs présentent comme certains de ses « fondamentaux ». Les contributeurs s’interrogent notamment sur la condition des femmes à travers le monde, les violences sexuelles, l’avortement, la gestation pour autrui, le différentialisme culturel, la laïcité et les transformations contemporaines du mouvement féministe.
La partie qui risque manifestement de susciter le plus de réactions concerne leur critique de la théorie du genre et ce qu’ils décrivent comme une « appropriation biologique du corps des femmes ». Le distributeur Dimedia présente lui-même le livre comme un manifeste où quatorze voix entendent analyser les « entraves » actuelles à leur engagement féministe.
On peut évidemment rejeter cette lecture du féminisme. Des féministes trans-inclusives feront valoir que l’identité de genre et les droits des personnes trans ne constituent pas un effacement des femmes et que ce genre d’argumentaire peut contribuer à leur marginalisation.
C’est un débat qui existe réellement au sein du féminisme contemporain.
Mais justement : puisqu’il existe, pourquoi tenter de le faire disparaître du monde du livre?
Un livre se combat avec un autre livre
Il y avait autrefois une conception assez simple de la vie intellectuelle : lorsqu’un auteur publiait quelque chose que l’on trouvait profondément faux, on le critiquait.
On écrivait une recension assassine. On organisait un débat. On produisait un essai en réponse. On mettait ses arguments à l’épreuve.
Cette manière de faire semble autrement plus saine que d’exercer une pression en amont sur les lieux de diffusion ou de considérer qu’une maison d’édition devient infréquentable parce qu’elle publie un ouvrage controversé.
Les Éditions de la Pleine Lune expliquent elles-mêmes vouloir contribuer à la diversité culturelle et littéraire et rappellent qu’un livre devrait être capable de « briser la mer gelée en nous ». Voilà une conception de la littérature qui suppose nécessairement une certaine prise de risque.
Il serait assez ironique qu’après avoir célébré pendant des décennies les femmes qui ont défié les normes de leur époque, le milieu littéraire québécois commence maintenant à déterminer quelles féministes ont encore le droit de prendre part à la conversation.
Une contradiction institutionnelle difficile à ignorer
Parler de « censure » entraîne toujours un débat sémantique. LQ n’est pas l’État. Une librairie privée n’a pas l’obligation d’accueillir un lancement. Personne n’interdit légalement la publication du manifeste.
Mais la censure sociale ou institutionnelle ne passe pas nécessairement par une interdiction gouvernementale. Elle peut aussi prendre la forme d’exclusions successives, de refus de plateformes ou de pressions suffisamment importantes pour convaincre les institutions que certains débats leur coûteront trop cher.
C’est précisément pour cette raison que la réaction de LQ mérite des explications.
La revue se présente comme un lieu consacré à la critique et à la littérature. Son propre site décrit d’ailleurs la critique comme « l’épine dorsale » de la publication.
Quelques jours avant que cette controverse n’éclate publiquement, elle rappelait elle-même l’importance de confronter les lecteurs à des idées différentes des leurs.
Alors appliquons ce principe jusqu’au bout.
Publions. Lisons. Argumentons. Contredisons.
Et lorsqu’Une femme est une femme est une femme arrivera en librairie le 28 septembre, ceux qui le jugent mauvais auront tout le loisir de le démontrer, citations et arguments à l’appui.
Ce serait beaucoup plus convaincant que de chercher à faire taire ses auteurs avant même que le débat commence.
Sources :
- Éditions de la Pleine Lune — historique et mission de la maison d’édition.
- Diffusion Dimedia — fiche officielle de Une femme est une femme est une femme, date de parution, auteurs et présentation de l’ouvrage.
- Association nationale des éditeurs de livres — 50 ans d’édition féministe au Québec et rôle historique des Éditions de la Pleine Lune.
- Lettres québécoises — présentation officielle de la revue et de sa mission critique.
- Publication Instagram de LQ du 21 août 2026 reproduite dans la capture transmise au Journal de Sherbrooke.
- Publications publiques de Marie-Madeleine Raoult, des Éditions de la Pleine Lune, et réactions publiques entourant le refus allégué du texte et les lancements du manifeste.

