SHERBROOKE – Une annonce fait grand bruit dans le milieu de l’éducation en France. Le premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé sur X que les élèves de seconde, l’équivalent approximatif du secondaire 4 au Québec, auront droit à une heure de formation à l’intelligence artificielle chaque semaine.
À partir de la rentrée 2027, sous l’impulsion du ministre Édouard Geffray, tous les élèves de seconde bénéficieront d’un enseignement consacré à l’IA, intégré au cours de sciences numériques et technologie. Au programme : fonctionnement des modèles, usages, éthique, souveraineté numérique, esprit critique face aux manipulations et aux fausses informations.
Cette annonce arrive à un moment où plusieurs pays, dont la Chine, intègrent déjà l’intelligence artificielle dans leurs programmes éducatifs. Pendant ce temps, au Québec, le débat porte surtout sur la volonté de limiter la présence des écrans à l’école. Cette préoccupation est légitime. Les jeunes passent déjà beaucoup de temps devant leurs téléphones, leurs tablettes et leurs ordinateurs. Mais il ne faut pas confondre la lutte contre la dépendance aux écrans avec le refus d’enseigner les outils numériques qui façonneront le monde du travail.
Les risques liés à l’intelligence artificielle sont déjà bien connus : fraudes, hypertrucages, manipulations, fausses nouvelles, contenus générés automatiquement, dépendance aux grandes plateformes. Il est toutefois intéressant de constater que la France aborde aussi la question de la souveraineté numérique. Autrement dit : comment éviter de dépendre uniquement des entreprises américaines ou chinoises pour des secteurs aussi stratégiques que l’informatique, les infrastructures numériques, la conservation des données et les outils d’IA ?
On le voit déjà avec les tensions commerciales et technologiques entre plusieurs pays et les États-Unis. Dépendre d’un seul État ou d’un petit nombre d’entreprises étrangères pour des infrastructures aussi critiques représente un risque majeur. Ce n’est pas seulement une question économique. C’est aussi une question politique, culturelle et stratégique.
Mais au-delà de ces enjeux, qui peuvent paraître bien abstraits pour des adolescents, il y a une compétence fondamentale à développer : l’esprit critique. Devant une image, une vidéo, un texte ou une information virale, les jeunes doivent apprendre à se poser les bonnes questions. Est-ce que ce que je vois est vrai ? Qui l’a produit ? Dans quel but ? Comment puis-je vérifier cette information ?
C’est ici que l’école peut jouer un rôle essentiel. Il faudrait montrer aux élèves comment faire des recherches avancées sur Internet, utiliser la recherche par image inversée, reconnaître les indices d’une manipulation visuelle, vérifier une source, comparer plusieurs informations et, pourquoi pas, les initier aux bases du renseignement en sources ouvertes, mieux connu sous le nom d’OSINT.
Évidemment, tout dépendra de la manière dont ces contenus seront enseignés. Il faudra voir qui conçoit les programmes et dans quel esprit. S’agira-t-il d’un véritable enseignement pratique, rigoureux et utile, ou d’un autre cours idéologique mal ficelé, comme on en a trop souvent vu dans le système scolaire ? On peut se permettre d’être prudent. Les idéologues sont bien implantés dans le milieu de l’éducation, au point où même le gouvernement de la CAQ semble parfois incapable d’y faire grand-chose.
Mais il ne faut pas rejeter l’idée pour autant. Il existe de bonnes façons d’enseigner l’intelligence artificielle : comprendre ses forces, ses limites, ses biais, apprendre à rédiger un bon prompt, vérifier les résultats obtenus, distinguer l’information fiable du contenu douteux et utiliser ces outils de manière créative. On peut aussi le faire sans transformer les jeunes en consommateurs passifs d’écrans supplémentaires.
Le Québec ne doit pas rater ce virage. L’intelligence artificielle va transformer nos façons d’apprendre, de travailler, de chercher de l’information et de produire du contenu. La question n’est donc pas de savoir si les jeunes y seront exposés. Ils le sont déjà. La vraie question est de savoir s’ils seront formés pour l’utiliser intelligemment, ou abandonnés à eux-mêmes devant des outils qu’ils maîtriseront mal.
Nous avons encore l’occasion d’agir en amont. Il serait dommage d’attendre que les dégâts soient visibles pour enfin comprendre que l’école doit aussi préparer les jeunes au monde qui vient.
Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

