Pourquoi le Québec est l’endroit préféré du plus grand voyageur du monde

Partagez

Écoutez cet article en version audio :
0:00
0:00

PARIS, FRANCE – À Paris, les grandes rencontres arrivent parfois là où on ne les attend pas. André Brugiroux fait partie de ces hommes qui semblent anonymes au premier regard, mais dont la vie dépasse largement l’ordinaire. Son exploit ? Avoir vu tous les pays du monde. Rien que ça.

Le Journal de Sherbrooke est honoré d’avoir pu rencontrer un tel homme. Au-delà du parcours exceptionnel, c’est la simplicité et la générosité de l’échange qui marquent. Une rencontre profondément humaine, comme on en vit peu. Fait étonnant, monsieur Brugiroux connaît bien notre ville : une ancienne « blonde », une Gagnon, y habite, et il s’y est rendu à plusieurs reprises au fil des années.

Monsieur Brugiroux est aujourd’hui âgé de 88 ans. Il a connu la guerre lorsqu’il était enfant. Ses souvenirs les plus anciens sont ceux des bombardements qu’il a connus avec sa famille lorsqu’il était très jeune. Il a très vite compris les conséquences de la haine — qui mène à la guerre —, il n’oubliera jamais.

Il fait des études d’hôtellerie, pour, dit-il, pouvoir travailler n’importe où dans le monde, car ils recherchent toujours du monde. Il est sélectionné à son école d’hôtellerie pour aller travailler au Royaume-Uni. Ainsi, il pourra apprendre l’anglais, mais sera rappelé pour faire son service militaire.

Ainsi commence sa grande aventure, qui le mènera partout dans le monde.

Au service de la France

Jusqu’au milieu des années 90, les hommes français sont obligés de servir pendant deux ans leur pays dans ses forces armées. Faut-il rappeler seulement qu’à l’époque, la guerre faisait rage du côté de l’Algérie ? Le pays souhaitant obtenir son indépendance de la France.

Monsieur Brugiroux ne souhaite pas faire cette guerre en Algérie. Il demande une mutation du côté d’une autre colonie : le Congo-Brazzaville, à ne pas confondre avec l’ex-Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo, jadis colonie belge. La demande est acceptée, et passera deux années du côté de ce pays.

On lui a dit que ses deux années au Congo comptaient comme si elles s’étaient déroulées en Algérie. Il comprendra très vite pourquoi : deux de ses frères d’armes meurent de maladies infectieuses causées par les moustiques.

Le début d’une longue histoire d’amour avec notre pays

Monsieur Brugiroux, de retour à la vie civile, souhaite continuer ce qu’il a le plus aimé faire dans sa vie : apprendre des langues. Pendant les prochaines années, il poursuivra son apprentissage des principales langues d’Europe en allant travailler en Espagne, en Italie mais aussi en Allemagne : le pays de  »l’ennemi » dit-il, celui qui a bombardé sa ville natale quelques années auparavant.

Pour de nouveau se mettre à l’anglais, il demandera un visa pour les États-Unis, qui lui sera refusé. Par contre, un autre pays anglophone ouvre grand ses portes : il s’agit bien sûr du Canada. Commence alors une longue histoire d’amour avec le Canada, mais surtout avec le Québec, le seul endroit où il aurait pu considérer vivre en dehors de la France.

Il aime le Canada pour les opportunités qu’on lui a offertes : il a pu devenir traducteur pour une compagnie d’assurance à Toronto, lui qui n’avait pas l’équivalent d’un diplôme secondaire à l’époque. Pourquoi ? Parce qu’on l’a mis au défi de traduire un texte, en compétition avec d’autres aspirants candidats. Il était le meilleur, point. Même sans diplôme.

Ce qui lui fait dire aujourd’hui que la mentalité nord-américaine donne sa chance aux gens talentueux, ou aux aventuriers qui essaient des choses, sans obligatoirement avoir toujours le diplôme requis, les certifications, permis et autres attestations comme c’est trop souvent exigé en France.

Par contre, en corollaire, rappelle-t-il, si le patron te donne ta chance, tu as intérêt à faire du bon travail, car il est facile pour lui de te mettre dehors par après. Monsieur Brugiroux sera éternellement reconnaissant au Québec pour lui avoir permis de développer la carrière qui le suivra toute sa vie : celle de conférencier voyageur.

IMAGE ANTHONY TREMBLAY / JOURNAL DE SHERBROOKE

Devenir conférencier à la force du poignet

À une époque où les réseaux sociaux n’existent pas, ni les moyens modernes pour filmer au quotidien avec son simple téléphone portable, il a monté lui-même un film qu’il allait commenter là où on voulait bien l’entendre. Pendant des décennies, il écumera les bibliothèques publiques, les branches locales de l’Alliance française du monde entier, les églises et les écoles.

Le Québec lui a donné la chance de faire ses preuves, et il pourra roder sa conférence dans ce pays qui, dit-il, lui a permis d’économiser assez pour voyager autour du monde pendant six ans.

« J’ai appris l’anglais, l’espagnol, l’italien et l’allemand en allant travailler dans chacun de ces pays. J’aurais voulu apprendre le russe, mais l’URSS m’a refusé le visa. Un comble pour un régime qui se disait au service des travailleurs, mais qui n’en voulait pas d’autres. » — André Brugiroux

Un tour du monde sur le pouce

À la fin des années 60, de jeunes occidentaux en quête de liberté, de drogue et d’amour libre se lancent sur les routes du vaste monde pour visiter l’Inde. On appelle désormais ce trajet mythique la route des hippies. C’est notamment là que naîtront les guides de voyage Lonely Planet.

Mais André Brugiroux se lancera pour commencer depuis le Canada dans une épopée en direction de l’Amérique du Sud. Par le biais des petites annonces d’un quotidien torontois, il rencontrera deux jeunes Canadiens anglais qui souhaitent se rendre jusqu’en Argentine avec un vieux taxi anglais.

Il sera découragé par le niveau de désorganisation de ces deux individus avec qui il ne s’est pas du tout entendu. Rien n’a été prévu pour passer les douanes avec le véhicule, qui transportera à l’arrière une remorque contenant deux motos, ainsi qu’un canot sur le toit. Comme si des bateaux pour aller pêcher n’existaient pas ailleurs.

S’en suivra un voyage fait de frustrations, de malentendus et de conflits entre les voyageurs. Rendu au Brésil, les deux Canadiens dorment à l’hôtel pendant qu’André profite des festivités du carnaval de Rio. Monsieur souhaite rester au Brésil un temps pour visiter d’anciennes villes coloniales, et est donc laissé sur place.

Mais en Argentine, lorsque le trio se retrouve, le conflit éclate : on lui demande de payer pour le transport de ses affaires de Rio à Buenos Aires. Les Canadiens menaceront Brugiroux avec un outil, qui finira par payer la somme demandée. Mais alors se dit-il : pourquoi ne pas voyager en stop ?

Un tour du monde qui durera six ans

Après avoir profité des joies de l’Amérique du Sud, et de son accueil incomparable, il continuera son tour du monde par tous les moyens possibles : avion-stop, camion-stop, bateau-stop, voilier-stop.

À l’époque, dit-il, les guides de voyage n’existaient presque pas, et il était difficile de savoir tout ce qu’un pays pouvait contenir. Il regrette de ne pas avoir visité certains monuments, ni même d’avoir connu avant le légendaire varan, ou dragon de Komodo en Indonésie.

De son voyage, il retiendra néanmoins une chose : il aura vu beaucoup de choses gratuitement. À l’époque, le tourisme était très peu développé. On pouvait, raconte-t-il, dormir dans les ruines du Machu Picchu sans se faire déranger. Évidemment, visiter ces ruines ne coûtait rien jadis.

Tout comme Bali, à l’époque très peu développée, avec une route de terre faisant le tour de l’île. Rien à voir avec les autoroutes qui serpentent maintenant l’île des dieux. Il ne s’attendait pas à visiter tant d’endroits, ni pendant aussi longtemps.

Il raconte avoir seulement dépensé un dollar par jour. Uniquement pour manger dans les cuisines de rue où il se trouvait. Aucun sou n’a été mis pour le transport ou l’hébergement. Il trouvait un endroit pour dormir dans des lieux insolites : dans des abribus, des fossés, des parcs en dehors de la ville.

Une rencontre décisive au Surinam

Le Surinam est une ancienne colonie sud-américaine des Pays-Bas. On y parle un créole basé sur le néerlandais. De nombreuses ethnies y cohabitent, notamment des descendants d’esclaves africains, des Indonésiens, des Chinois et des Européens.

C’est dans ce pays qu’il fera la rencontre de sa future femme Rinia, une sociologue divorcée et mère de famille d’une petite fille nommée Natascha. Si sa future femme sera casanière, ne faisant que quelques voyages avec lui, elle acceptera ses longs départs. Il a besoin de découvrir toujours davantage le vaste monde.

IMAGE ANTHONY TREMBLAY / JOURNAL DE SHERBROOKE

La foi baha’i ou l’espoir que la terre ne soit qu’un seul pays

L’originalité de son parcours, c’est sa rencontre avec une religion monothéiste née en Iran au milieu du XIXe siècle : le bahaïsme. Cette religion, qui se veut universaliste, pour un monde sans frontières, a immédiatement parlé à cet infatigable voyageur.

Il sera un ambassadeur de la foi baha’ie, et un défenseur de ces minorités persécutées en Iran, leur pays d’origine. Cette religion, pour l’expliquer simplement, affirme que Jésus, Mohammed, Bouddha, Krishna et d’autres prophètes sont légitimes et apparus sur terre à différentes époques pour préparer le terrain d’une religion universelle.

Ainsi, les baha’is furent à la pointe du combat pour l’émancipation de la femme en Iran, où une poétesse célèbre, Tâhérèh, enlèvera son voile en public dans une société alors très conservatrice. Cette petite religion, discrète, existe toujours et compterait environ 6 millions de croyants dans le monde.

« J’ai eu la chance de visiter tant d’endroits avant qu’ils ne deviennent touristiques. À l’époque, il était possible de dormir gratuitement dans les ruines du Machu Picchu. » — André Brugiroux

Les leçons d’une vie sur la route

Monsieur Brugiroux est aujourd’hui âgé de 88 ans. Il dit, sans une pointe d’ironie, avoir pris une « vie sabbatique », au contraire de l’année sabbatique de plusieurs personnes dans un moment de transition dans leur vie. Il aura vu tous les pays du monde, incluant des pays non reconnus par les Nations Unies.

Récemment, il était invité à une conférence de grands voyageurs, qui ont pour ambition de cocher les 193 pays reconnus officiellement. Certains sont très riches, d’autres très jeunes. Un jeune homme de 27 ans aurait déjà vu tous les pays. Mais lui prend ça avec philosophie : qu’est-ce que voir 193 pays en quelques années ? Est-il seulement sorti de l’aéroport ? Toute la question est là.

Son dernier pays est l’Azerbaïdjan. Ancienne république soviétique devenue immensément riche grâce à l’exploitation du pétrole et du gaz, le pays n’a rien à voir avec celui des années 70 qu’il a connu.

Sa femme est décédée il y a un an et demi. Il fait encore de la traduction à son âge, mais dit qu’il a déjà tout écrit ce qu’il avait à dire à travers les neuf livres relatant son aventure. S’il a terminé sa carrière d’écrivain, il reçoit encore des visiteurs régulièrement.

Un homme d’une autre époque dans un monde troublé

Monsieur Brugiroux reçoit chez lui avec du thé, des tranches de gâteau, et des biscuits faits par sa petite-fille. Il tient encore à faire la dédicace de son livre avec l’écriture la plus droite possible, d’où l’utilisation d’une règle.

Il est heureux d’avoir connu le monde où tout était possible de visiter gratuitement. Il a connu Machu Picchu avant les touristes, et même Angkor Wat, quoique selon lui, l’endroit à l’époque était occupé par les Khmers rouges.

Son héros, c’est le général de Gaulle. Il y a quelque chose d’émouvant à l’entendre parler de lui : celui qui a gagné la guerre, qui a fait la paix avec les Allemands qu’il avait pourtant combattus quelques années avant. Mais surtout, celui qui a fait de la France une grande puissance.

De nos jours, il est déçu de l’état de son pays. Il dit que les gens ne font plus attention à grand-chose, que c’est sale, qu’ils n’ont plus de respect. Mais ce qu’il déplore le plus, c’est qu’avec l’arrivée des soldats américains pendant la guerre, ils sont débarqués avec leur coca-cola, leur chewing-gum et leur impérialisme.

Il est nostalgique d’une France grande et libre, qui faisait rêver. Une puissance militaire certes, mais aussi culturelle, diplomatique. C’est pour ça qu’il a une affection particulière pour les Québécois, qui essaient, selon lui, de résister à l’uniformisation du monde.

Il était là au Québec en 1967, lorsque le général a prononcé son « Vive le Québec libre ! » du haut de l’hôtel de ville de Montréal. Et monsieur Brugiroux de conclure : de Gaulle a aussi affirmé qu’il avait ressenti, en voyant les foules de gens se masser le long du chemin du Roi, que l’atmosphère lui faisait penser à la Libération.

Il aura dormi dans des fossés, mangé pour un dollar par jour, traversé des frontières sans vraiment savoir ce qu’il allait y trouver. Aujourd’hui, tout est plus simple, plus accessible — mais peut-être aussi plus vide. En le quittant, on se demande si le monde s’est ouvert… ou refermé.

Nouvelles

Actualités