SHERBROOKE – Hier, dès 8 h 30 du matin, j’ai passé la journée à écumer les ventes de garage dans le nord de Sherbrooke. Ce qui devait être une simple tournée de livres, d’objets usagés et de trouvailles improbables s’est rapidement transformé en plongée dans une mémoire québécoise qu’on ne voit presque plus au quotidien.
Il faut dire que les ventes de garage sont rarement de simples ventes. Ce sont des musées improvisés, des fragments d’existence déposés sur des tables pliantes, des boîtes de carton ou des vérandas. On y trouve des livres oubliés, de la vaisselle commémorative, des photos jaunies, des souvenirs de voyage, des objets de famille dont plus personne ne sait trop quoi faire.
Dans une maison du Vieux-Nord, je suis tombé sur un véritable petit musée à la gloire de l’Empire britannique. Portraits du roi Georges VI, tasses à l’effigie du prince Charles et de Lady Diana, objets commémoratifs de la Gendarmerie royale du Canada, souvenirs du centenaire de la Confédération, vieux livres touristiques sur Londres. Tout y était.
On pourrait croire que ces objets ne sont que de vieilles curiosités. Pourtant, ils racontent quelque chose de profond sur Sherbrooke. Cette ville, qu’on connaît aujourd’hui comme un milieu largement francophone, universitaire, régional et québécois, a longtemps été marquée par une forte présence loyaliste et britannique. Ce n’est pas un hasard si Georges VI est lui-même venu ici, à une époque où l’on aimait présenter Sherbrooke comme un symbole de la « bonne entente » entre les deux peuples fondateurs.
Ce genre d’objet, qu’on retrouve parfois chez Estrie Aide ou dans les ventes de garage, nous rappelle que la mémoire coloniale n’est pas si loin. Elle n’est pas seulement dans les livres d’histoire. Elle traîne encore dans les sous-sols, les armoires, les cabanons et les successions.
Une cour arrière, un débat constitutionnel
Mais le moment le plus surréaliste de la journée est survenu plus tard, dans le secteur du parc André-Viger. Je suis entré dans une cour arrière, un peu par curiosité, pour voir ce qu’on y vendait. La conversation a commencé de façon tout à fait banale.
La dame remarque mon coton ouaté New York. Elle me demande si je viens de là-bas. Je lui explique que non, que je l’ai acheté en Égypte, dans l’équivalent local d’un H&M. Elle croit alors que je suis Égyptien. Jusque-là, tout va bien.
Puis je lui dis que je suis Québécois de souche, malgré mon apparence physique et mon teint un peu plus foncé. Le sourire disparaît presque aussitôt.
Elle m’explique qu’elle vend ses choses parce qu’elle déménage en Alberta avec son mari, originaire de là-bas. C’est alors que mon patron et ami Bruno lance, un peu à la blague, qu’elle pourra peut-être voter oui au référendum albertain, si jamais il se tient.
Il n’en fallait pas plus.
Elle nous répond qu’elle est « dans le camp des bons » et qu’elle voterait non, en Alberta comme au Québec. À partir de là, nous avons eu droit à un condensé presque parfait de l’argumentaire fédéraliste classique : il faut rester unis face aux menaces extérieures, il ne faut pas que chacun parte de son côté, il faut s’entraider comme pays.
Je lui réponds que je ne crois plus au Canada comme projet politique pour le Québec. Que je vois un pays où les intérêts du peuple québécois sont trop souvent traités comme secondaires, quand ils ne sont pas carrément présentés comme un obstacle.
Elle me répond que « ça, c’est de la politique » et qu’il faudrait plutôt apprendre à s’unir.
Mais justement, c’est peut-être là tout le problème. Pour certains, le Canada demeure un espace sentimental, presque familial. Pour d’autres, il est devenu un régime politique froid, centralisateur, démographiquement défavorable au Québec et de moins en moins capable de reconnaître notre existence nationale.
Le fossé des générations
Ce qui m’a le plus marqué dans cette discussion, ce n’est pas tant son fédéralisme. Après tout, il existe encore beaucoup de Québécois sincèrement attachés au Canada. Ce qui m’a frappé, c’est plutôt la phrase qu’elle a prononcée vers la fin :
« Moi, je m’en fous. Ma vie est faite. J’ai 80 ans. Je vais mourir et je ne verrai pas le futur. »
Cette phrase dit beaucoup.
Pour une partie des générations plus âgées, le Canada a longtemps représenté la stabilité, la prospérité de l’après-guerre, la possibilité de voyager, de travailler d’un océan à l’autre et d’offrir un avenir meilleur à ses enfants. Plusieurs ont connu un pays en expansion, où l’on pouvait croire que les compromis historiques tiendraient encore longtemps.
Les plus jeunes générations, elles, regardent ce même Canada avec d’autres yeux. Elles ont connu la crise du logement, l’endettement, la stagnation des salaires, l’affaiblissement du français dans plusieurs régions et des changements démographiques majeurs qui transforme rapidement le paysage culturel. Elles ne voient plus nécessairement le Canada comme une promesse. Elles le voient parfois comme une structure qui accélère leur dépossession.
Le Canada a changé. Le Québec aussi. Et surtout, le rapport de force du Québec à l’intérieur du Canada n’est plus celui d’autrefois.
Quand une personne âgée affirme qu’elle ne verra pas les conséquences de ses choix politiques, elle exprime peut-être simplement une forme de lucidité personnelle. Mais elle révèle aussi un problème plus vaste : une partie de la génération qui a le plus bénéficié de la stabilité canadienne ne semble pas toujours mesurer le monde qu’elle laisse derrière elle.
L’histoire qu’on choisit de retenir
À un moment, la dame m’a dit que les Anglais nous avaient battus, qu’ils avaient gagné la guerre, et que c’était déjà bien qu’ils nous aient accordé certains droits.
C’est une vision de l’histoire que je n’ai jamais acceptée.
Si les Britanniques ont composé avec les Canadiens français, ce n’est pas par pure générosité. C’est parce qu’ils avaient besoin de nous. Parce qu’ils ne pouvaient pas simplement nous effacer sans provoquer d’immenses problèmes politiques, démographiques et militaires. Les Acadiens, eux, savent très bien jusqu’où pouvait aller cette logique impériale lorsqu’elle se déployait sans retenue.
Le plus ironique, dans tout cela, c’est que cette dame m’a aussi parlé d’un ancêtre patriote déporté en Australie. Selon elle, il s’était battu pour parler français, mais pas pour se séparer. J’ai eu envie de lui rappeler qu’il y avait peut-être un petit bout de l’histoire qui avait été oublié en chemin, notamment autour de l’idée de République du Bas-Canada.
Mais à ce stade, son mari semblait déjà assez irrité derrière nous, occupé à lancer des morceaux de bois au sol. Il valait peut-être mieux ne pas prolonger le débat indéfiniment.
Les objets parlent encore
Au fond, ce qui m’a le plus marqué de cette journée, ce n’est pas seulement la vaisselle royale, les portraits de monarques britanniques ou cette discussion improbable dans une cour arrière de Sherbrooke.
C’est l’impression d’avoir traversé, en quelques heures, plusieurs couches de mémoire québécoise.
Les ventes de garage donnent parfois accès à ce que les discours officiels ne montrent plus. Elles révèlent des fidélités anciennes, des nostalgies, des blessures, des contradictions. Elles montrent un Québec qui a été loyaliste, canadien-français, britannique par endroits, profondément catholique ailleurs, puis nationaliste, moderne, inquiet, parfois déraciné.
Chaque objet semblait raconter une version différente de notre histoire collective. Chaque conversation ouvrait une porte sur un vieux débat jamais complètement réglé.
On croit parfois que la question nationale appartient aux assemblées politiques, aux référendums, aux livres d’histoire ou aux grandes déclarations publiques. Mais elle surgit aussi dans les endroits les plus banals : une vente de garage, une cour arrière, une table couverte de vieilles tasses, un coton ouaté acheté en Égypte, une dame de 80 ans qui déménage en Alberta.
Et c’est peut-être cela, le plus fascinant.
Au Québec, même les ventes de garage finissent par parler de politique.
Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

