Combien de fois avons-nous regardé notre chien dans les yeux en nous demandant ce qu’il essayait de nous dire ?
Personnellement, je ne serais pas surpris que certaines découvertes des prochaines décennies nous obligent à revoir complètement notre perception de l’intelligence animale. Après tout, les humains partagent la planète avec des millions d’espèces depuis toujours. Il serait peut-être présomptueux de croire que nous sommes les seuls à posséder des formes de communication complexes.
Que ce soit un chien qui fixe la porte en nous regardant, un chat qui miaule devant un mur sans raison apparente ou même un cheval qui semble comprendre beaucoup plus qu’il ne le laisse paraître, la plupart des propriétaires d’animaux se sont déjà posé la même question : que se passe-t-il réellement dans leur tête ?
Ici au Québec, les animaux font partie de la famille. On leur parle souvent comme à des humains. Certains jurent que leur chien comprend chaque mot, tandis que d’autres sont convaincus que leur chat les juge silencieusement du coin de l’œil. Pendant longtemps, cette idée de comprendre véritablement le langage animal relevait davantage du rêve que de la science.
Pourtant, depuis quelques années, quelque chose d’assez extraordinaire est en train de se produire dans les laboratoires et les universités du monde entier. Imaginez recevoir un jour une notification sur votre téléphone indiquant que votre chien est anxieux, que votre chat réclame de l’attention ou même que des baleines sont en train d’échanger des informations complexes à plusieurs kilomètres sous l’océan.
Cela peut sembler sortir tout droit d’un film de science-fiction. Pourtant, partout sur la planète, des chercheurs utilisent désormais l’intelligence artificielle pour tenter de mieux comprendre les communications animales.
Et ce qui semblait impossible il y a quelques années est aujourd’hui devenu un véritable domaine de recherche scientifique.
Une révolution discrète est en marche
Pendant des milliers d’années, les humains ont tenté d’apprendre aux animaux à nous comprendre.
Pour la première fois de notre histoire, nous essayons maintenant de faire l’inverse.
Grâce aux progrès fulgurants de l’intelligence artificielle, des équipes composées de biologistes, de linguistes, de mathématiciens, d’informaticiens et de spécialistes en reconnaissance sonore collaborent aujourd’hui pour tenter de percer l’un des plus grands mystères de la nature : le langage animal.
Les baleines au cœur des recherches
L’un des projets les plus ambitieux est Project CETI, pour Cetacean Translation Initiative.
Depuis plusieurs années, les chercheurs analysent les clics produits par les cachalots, notamment dans les Caraïbes. Leur objectif est simple à énoncer, mais extrêmement complexe à réaliser : déterminer si ces géants des océans possèdent une forme de communication structurée pouvant être mieux comprise grâce à l’intelligence artificielle.
En 2024, une étude publiée dans Nature Communications a montré que les codas des cachalots, c’est-à-dire certaines séquences de clics utilisées dans leurs échanges, possèdent une structure combinatoire plus complexe que ce que l’on croyait auparavant.
Les chercheurs ont notamment identifié différents éléments comme le rythme, le tempo, certaines variations et des ornements sonores. Ces éléments pourraient former une sorte de répertoire beaucoup plus riche qu’on ne l’imaginait.
Il ne s’agit pas encore d’une traduction du langage des baleines. Les scientifiques demeurent prudents. Mais ces travaux suggèrent que la communication des cachalots pourrait être beaucoup plus sophistiquée que ce que l’on pensait.
Les dauphins aussi attirent l’attention
Les baleines ne sont toutefois pas les seules à susciter l’intérêt des chercheurs.
Google a récemment présenté DolphinGemma, un modèle d’intelligence artificielle développé avec des chercheurs du Wild Dolphin Project et du Georgia Institute of Technology. L’objectif est d’aider les scientifiques à analyser les sons produits par les dauphins et à mieux comprendre la structure de leurs communications.
Là encore, il ne s’agit pas de prétendre que l’IA peut déjà traduire parfaitement ce que disent les dauphins. Mais ces outils permettent d’analyser des décennies d’enregistrements et de repérer des motifs qui seraient très difficiles à identifier manuellement.
Certains chercheurs espèrent qu’à long terme, ces travaux pourraient ouvrir la porte à des formes d’échanges simples entre humains et dauphins.
Les éléphants ont-ils des prénoms ?
L’une des découvertes les plus surprenantes des dernières années concerne les éléphants.
En 2024, une étude publiée dans Nature Ecology & Evolution a présenté des preuves suggérant que les éléphants africains peuvent s’adresser les uns aux autres à l’aide d’appels vocaux spécifiques à certains individus. Autrement dit, ils pourraient utiliser quelque chose qui ressemble à des noms.
Les chercheurs ont utilisé l’apprentissage automatique pour analyser les vocalisations d’éléphants sauvages. Le modèle informatique a été capable de prédire, mieux que le hasard, quel éléphant était visé par certains appels.
Cette découverte demeure un domaine de recherche en évolution, mais elle renforce l’idée que certaines espèces possèdent des systèmes de communication beaucoup plus complexes qu’on ne l’a longtemps supposé.
Les oiseaux et l’analyse massive des chants
Les oiseaux fascinent également les scientifiques.
Des outils comme BirdNET, un projet associé notamment au Cornell Lab of Ornithology et à l’Université de technologie de Chemnitz, utilisent l’apprentissage profond pour reconnaître automatiquement les chants et les cris de milliers d’espèces d’oiseaux.
Ces technologies ne traduisent pas les oiseaux au sens humain du terme. Elles permettent toutefois d’analyser des quantités immenses de données sonores, d’identifier des espèces, de suivre la biodiversité et d’étudier les comportements acoustiques à grande échelle.
Pour les chercheurs, il s’agit d’un changement majeur. Ce qui aurait autrefois demandé des milliers d’heures d’écoute humaine peut maintenant être analysé de façon automatisée.
Même les abeilles parlent entre elles
Les abeilles constituent un autre exemple fascinant.
Depuis longtemps, les scientifiques savent qu’elles utilisent une danse complexe, appelée danse frétillante ou waggle dance en anglais, pour indiquer à leurs congénères la direction et la distance de sources de nourriture. Des équipes de recherche ont développé des systèmes capables de détecter et de décoder automatiquement ces danses à l’aide de la vision artificielle et de l’apprentissage automatique.
Dans ce cas, on ne parle pas seulement de sons, mais de mouvements. Cela montre que l’intelligence artificielle peut aussi aider à comprendre des formes de communication non verbales chez les animaux.
Une nouvelle génération d’intelligence artificielle
Parallèlement à ces projets, Earth Species Project développe des modèles d’intelligence artificielle spécialement conçus pour étudier les communications animales.
L’organisation travaille notamment sur NatureLM-audio, un modèle audio-langage destiné à l’analyse des sons animaux et des données bioacoustiques. L’objectif est ambitieux : créer des outils capables d’aider les chercheurs à détecter, classer et analyser des structures dans les sons produits par différentes espèces.
Pour plusieurs experts, les technologies qui ont transformé la traduction automatique et la reconnaissance vocale pourraient maintenant aider à mieux comprendre une partie du monde animal.
Sommes-nous à l’aube d’une découverte historique ?
Les chercheurs demeurent prudents.
Identifier des motifs dans des sons, des clics, des appels ou des comportements ne signifie pas nécessairement comprendre leur signification réelle. Aucune équipe de recherche sérieuse n’affirme actuellement être capable de traduire mot à mot le langage des animaux comme on traduirait l’anglais vers le français. Les travaux actuels visent plutôt à identifier des structures de communication, des motifs répétitifs et des liens possibles entre les sons, les comportements et les contextes sociaux.
Mais une chose est certaine. Jamais dans l’histoire de l’humanité nous n’avons disposé d’outils aussi puissants pour tenter de comprendre ce que les animaux se disent entre eux.
Sources:
Project CETI — Cetacean Translation Initiative
https://www.projectceti.org
Nature Communications — Contextual and combinatorial structure in sperm whale communication
https://www.nature.com/articles/s41467-024-47221-8
MIT CSAIL — Exploring the mysterious alphabet of sperm whales
https://news.mit.edu/2024/csail-ceti-explores-sperm-whale-alphabet-0507
Google DeepMind — DolphinGemma
https://deepmind.google/models/gemma/dolphingemma/
Google — How AI can decipher dolphin communication
https://blog.google/innovation-and-ai/products/dolphingemma/
Nature Ecology & Evolution — African elephants address one another with individually specific name-like calls
https://www.nature.com/articles/s41559-024-02420-w
Colorado State University — Elephants have names like people
https://warnercnr.source.colostate.edu/elephants-have-names-like-people/
Earth Species Project
https://earthspecies.org
Earth Species Project — NatureLM-audio
https://earthspecies.org/2024/11/11/introducing-naturelm-audio-an-audio-language-foundation-model-for-bioacoustics/
BirdNET — AI-powered bioacoustics
https://birdnet.cornell.edu
Automatic detection and decoding of honey bee waggle dances
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC5728493/
PNAS Nexus — Machine learning reveals the waggle drift’s role in the honey bee dance communication system
https://academic.oup.com/pnasnexus/article/2/9/pgad275/7251052

