Avec Mathieu Caron, David Goudreault et Siou parlent d’autisme, d’itinérance et d’écriture

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SHERBROOKE – Le 24 août, à la Librairie Appalaches, avait lieu une présentation bien spéciale. Mathieu Caron, connu pour ses « entrevues atypiques » et lui-même autiste, s’est entretenu avec David Goudreault, auteur sherbrookois, ainsi qu’avec Siou, camelot du journal L’Itinéraire et lui aussi autiste.

La courte discussion devant public a permis d’aborder plusieurs sujets, notamment l’autisme, l’itinérance, l’écriture et la relation de confiance qui s’est développée entre David Goudreault et Siou. Parmi les personnes présentes dans l’assistance se trouvait également Gabriel Pallotta, ancien directeur de la Table itinérance de Sherbrooke et actuellement candidat du Parti Québécois dans la circonscription de Sherbrooke.

Parler ouvertement de l’autisme

Une partie de la discussion a porté sur l’autisme et sur ce que cela signifie concrètement lorsqu’il faut gérer son anxiété. Siou s’est montré particulièrement transparent quant à certaines de ses difficultés personnelles, ce qui a donné lieu à des échanges très directs sur son quotidien et sa façon de composer avec certaines situations.

Son expérience aura d’ailleurs joué un rôle important dans l’écriture de Traumathys, le plus récent roman de David Goudreault, paru au début du mois d’août et qui s’est rapidement retrouvé au sommet de plusieurs palmarès littéraires au Québec. Siou aura été l’un des guides de Goudreault pendant le processus d’écriture, mais il est également devenu un personnage du roman.

Une connaissance concrète de l’itinérance

Siou connaît bien la rue. Il connaît notamment ce qu’on appelle désormais le « camping Notre-Dame », installé sur la rue du même nom à Montréal, où des dizaines de personnes en situation d’itinérance se rassemblent et tentent de s’organiser pour survivre dans un contexte marqué par la crise du logement et l’explosion du coût de la vie.

David Goudreault expliquera d’ailleurs que cette proximité avec la réalité de l’itinérance aura également été une expérience formatrice pour ses enfants. Avec eux, il est allé distribuer des sandwichs à des personnes vivant dans la rue, récoltant des réactions très différentes d’une personne à l’autre. Certaines peuvent se montrer plus réfractaires ou plus directes, ou simplement considérer qu’elles n’ont besoin de personne. D’autres démontrent davantage d’ouverture et acceptent de raconter leur parcours.

Pour Goudreault, ces réactions font justement partie de l’expérience. Aller vers les gens de la rue signifie aussi accepter qu’ils ne réagissent pas toujours comme on pourrait l’imaginer. Il ne s’agit donc pas seulement d’aller offrir quelque chose, mais aussi de se confronter à des réalités humaines beaucoup plus complexes que les idées préconçues que l’on peut entretenir sur l’itinérance.

Siou possède de son côté une expérience très concrète de cet univers. Pendant plusieurs années, il a travaillé comme camelot pour L’Itinéraire, un magazine vendu notamment par des personnes en situation d’itinérance ou en processus de réinsertion sociale. Il aura ainsi pu raconter à David Goudreault une partie de ce qu’il a vu et vécu au fil des années. Les deux hommes ont également visité ensemble plusieurs organismes venant en aide aux personnes en situation d’itinérance.

La peur de la « page beige »

Mathieu Caron a aussi profité de la rencontre pour poser à David Goudreault certaines de ses questions « atypiques ». Il l’interrogera notamment sur sa manière d’écrire et sur les nombreuses pages « brutes » produites avant d’arriver au résultat final.

David Goudreault expliquera qu’il n’a pas véritablement peur de la page blanche. Il aurait plutôt peur de la « page beige ». Pour lui, il est relativement facile d’écrire un mauvais livre. Le véritable défi consiste plutôt à travailler suffisamment le texte pour arriver à quelque chose de bon.

Dans le cas de Traumathys, l’auteur affirme avoir retranché plus de 600 pages au cours du processus d’écriture afin de rendre le roman plus simple et plus efficace. Cette façon de travailler illustre aussi sa vision de l’écriture : accumuler beaucoup de matière, puis retrancher tout ce qui n’est pas nécessaire pour conserver ce qui sert véritablement le récit.

Secouer, faire réfléchir, mais pas (nécessairement) changer le monde

La discussion s’est également tournée vers le rôle de l’art. David Goudreault estime que l’art peut susciter des réflexions, secouer certaines certitudes ou amener les gens à regarder une réalité autrement. Il considère cependant que son pouvoir possède aussi des limites.

Selon lui, si l’art pouvait réellement changer le monde à lui seul, Bob Dylan aurait déjà réussi à le faire avec ses chansons. Un roman ne réglera donc pas les problèmes sociaux qu’il aborde, mais il peut permettre d’ouvrir un débat, de déranger, de susciter une réflexion ou d’amener le lecteur à regarder certaines réalités sous un autre angle.

Pour Goudreault, le rôle d’un écrivain n’est donc pas nécessairement de prétendre transformer la société par ses livres. Son objectif demeure avant tout d’écrire de bons romans, tout en sachant que ceux-ci peuvent parfois provoquer quelque chose chez le lecteur.

Une amitié née presque par hasard

Au-delà des réflexions sur l’art, l’autisme ou encore l’itinérance, ce qui ressort peut-être le plus de cette rencontre est la confiance qui existe entre David Goudreault et Siou. Les deux hommes se sont rencontrés lors d’un lancement à Montréal et, si leur première impression l’un de l’autre n’était apparemment pas la meilleure, une véritable relation s’est développée avec le temps.

Siou est également illustrateur à ses heures. David Goudreault souhaitait d’ailleurs intégrer à la fin de Traumathys un portrait représentant les deux hommes. Plusieurs croquis lui seront proposés avant qu’il choisisse celui que les lecteurs peuvent aujourd’hui voir à la fin du livre.

Mais la présence de Siou dans Traumathys va beaucoup plus loin que ce dessin. Il est lui-même un personnage du roman. Dans l’histoire, il agit comme un guide, quelqu’un qui accompagne, ce qui ressemble finalement beaucoup au rôle qu’il aura joué dans la vraie vie pendant le processus d’écriture de David Goudreault.

Un guide dans le roman comme dans la vraie vie

Siou aura permis à David Goudreault d’approcher certaines réalités qu’il connaissait lui-même de manière très concrète. Son travail comme camelot de L’Itinéraire, sa connaissance de la rue, ses visites dans différents organismes et son propre parcours auront nourri les discussions entre les deux hommes et, par extension, une partie de l’univers de Traumathys.

Dans le livre, Siou devient donc en quelque sorte ce qu’il aura été dans la réalité : un guide. Quelqu’un qui accompagne l’auteur vers des milieux, des histoires et des réalités qu’il souhaitait mieux comprendre avant de les intégrer à son travail.

Au-delà du personnage littéraire, c’est aussi cette relation de confiance qui ressort de la rencontre à la Librairie Appalaches. Une relation née presque par hasard, devenue une amitié, puis intégrée jusque dans les pages de Traumathys.

Mathieu Caron, une persévérance qui force le respect

Il faut aussi parler de celui qui tenait le micro ce jour-là.

Parce que derrière les « Entrevues atypiques » de Mathieu Caron, il y a un parcours qui mérite qu’on s’y attarde. Autiste et vivant également avec le syndrome de Gilles de la Tourette, le Sherbrookois a lancé son projet en 2020, en pleine pandémie. Son idée était assez simple. Aller à la rencontre des gens, leur poser des questions différentes, mais aussi donner une voix à ceux qui ont quelque chose à raconter, faire connaître des idées, des projets et des talents qui méritent parfois davantage de lumière.

Depuis, il en a fait du chemin.

Au fil des années, Mathieu a réussi à s’asseoir avec des personnalités comme Véronique Cloutier, François Pérusse, Louis Morissette, Laurent Paquin, Philippe Laprise, Guy Jodoin, Guylaine Tremblay, Ricardo, Geoff Molson, Pierre Lavoie, Fady Dagher, Paul St-Pierre Plamondon, Mark Ward et plusieurs autres.

Une liste impressionnante, certes, mais qui ne raconte qu’une partie de l’histoire.

Ce qu’on voit moins, ce sont toutes les démarches derrière chacune de ces rencontres. Les messages envoyés, les demandes qui restent parfois sans réponse, les refus, les déplacements et la nécessité de recommencer encore et encore. Mathieu a pourtant continué. Une entrevue à la fois, il s’est fait connaître et surtout, il s’est bâti une crédibilité.

En mars 2024, il a même pris la place de Benoit Dutrizac à QUB le temps d’une entrevue pour questionner l’animateur à sa façon.

Puis, le 11 mars dernier, son parcours l’a mené jusque sur la Colline du Parlement. Le sénateur Tony Loffreda lui a rendu hommage au Sénat du Canada, soulignant son travail et sa volonté de créer des liens avec les autres par l’entremise de ses « Entrevues atypiques ».

Quand on pense que tout cela a commencé quelques années plus tôt avec un jeune homme qui voulait simplement faire des entrevues à sa manière, le chemin parcouru est considérable.

Mathieu s’est aussi impliqué auprès d’Autisme Estrie et dans différentes initiatives visant à mieux faire connaître l’autisme. Son parcours prend alors un sens un peu plus large que la simple succession de personnalités connues devant son micro.

Ce qui impressionne chez lui, ce n’est finalement pas seulement de savoir qui il a interviewé. C’est qu’il a continué.

Il aurait probablement eu mille raisons de se dire que ce milieu n’était pas fait pour lui. Il a plutôt décidé d’y faire sa place, sans essayer de devenir quelqu’un d’autre pour y arriver.

Lorsqu’on parle avec Mathieu, une chose frappe assez rapidement. Il y a chez lui une sincérité presque tranchante. Peu de détours, peu de calcul. Il dit ce qu’il pense, pose les questions qui lui viennent et manifeste une curiosité qui semble profondément sincère envers les gens qu’il rencontre. Cette franchise peut surprendre, parfois même déstabiliser, mais elle fait aussi partie de ce qui rend ses entrevues différentes. Derrière le micro, on sent surtout quelqu’un qui veut découvrir l’autre et lui donner l’espace pour raconter ce qu’il a à dire.

Devant David Goudreault et Siou, c’est encore une fois ce Mathieu-là qu’on retrouvait.

Et lorsqu’on regarde tout le chemin parcouru depuis 2020, difficile de ne pas y voir une sacrée leçon de persévérance.

Pour visionner les « Entrevues atypiques » de Mathieu Caron et découvrir ses nombreuses rencontres avec des personnalités publiques, rendez-vous sur sa chaîne YouTube officielle.

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