« Né pour un petit pain » : le Québec a-t-il un problème avec la réussite?

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Pourquoi le succès dérange-t-il autant au Québec? Pendant qu’aux États-Unis et ailleurs dans le monde les entrepreneurs deviennent des symboles de réussite, ici, afficher ou même parler de son succès financier attire souvent les critiques. Les échanges explosifs des derniers jours entre François Lambert et Alexandre Dumas viennent d’ailleurs de remettre ce malaise culturel en plein visage des Québécois.

Car derrière les insultes, les publications virales et les captures d’écran massivement partagées, une question beaucoup plus profonde semble émerger : le Québec est-il devenu inconfortable face à ceux qui réussissent?

Une publication qui a rapidement dégénéré

Tout commence lorsque l’historien et chargé de cours Alexandre Dumas publie un message particulièrement virulent visant certains entrepreneurs québécois connus, dont François Lambert, Luc Poirier et Olivier Primeau. Dans sa publication, il affirme n’avoir « aucun respect » pour ces entrepreneurs, mais ajoute mépriser encore davantage les personnes gagnant environ 75 000 dollars par année qui les défendent dans les commentaires sur les réseaux sociaux. Quelques instants plus tard, il pousse encore plus loin avec une autre phrase devenue virale : « Vos yeules bande de larbins. »

Rapidement, la publication explose sur Facebook et provoque une avalanche de réactions partout au Québec. Pour certains internautes, Alexandre Dumas ne faisait qu’exprimer une colère envers certaines élites économiques ainsi qu’une frustration liée aux inégalités sociales grandissantes. Pour d’autres, ses propos représentaient plutôt une forme de mépris envers les entrepreneurs de PME, mais également envers les travailleurs ordinaires qui admirent ou respectent les gens ayant réussi financièrement.

Capture tirée de Facebook
CAPTURE TIRÉE DE FACEBOOK

La réplique de François Lambert

Quelques heures plus tard, François Lambert répond publiquement. Dans une publication devenue elle aussi extrêmement virale, l’entrepreneur défend le rôle des créateurs d’entreprises, des investisseurs et des gens qui prennent des risques économiques. « Sans entrepreneurs, sans investisseurs et sans gens qui prennent des risques, il n’y a pas de richesse à redistribuer », écrit-il notamment.

François Lambert rappelle également que l’argent généré par les entrepreneurs permet de payer des employés québécois, des fournisseurs québécois ainsi qu’une grande partie des taxes et impôts qui financent les services publics. Sa réponse provoque immédiatement un nouveau déferlement de réactions. D’un côté, plusieurs entrepreneurs, travailleurs autonomes et propriétaires de PME affirment se reconnaître dans son message. Plusieurs disent ressentir depuis longtemps une certaine hostilité culturelle envers la réussite financière au Québec. De l’autre, plusieurs internautes accusent plutôt François Lambert de défendre un système économique qu’ils jugent de plus en plus inégalitaire.

Mais derrière cette guerre idéologique se cache peut-être quelque chose de beaucoup plus profond qu’un simple débat sur les taxes, les riches ou le capitalisme.

Une culture où le succès dérange encore

Pendant qu’aux États-Unis on transforme les entrepreneurs en vedettes, au Québec, réussir financièrement peut devenir presque gênant. Achetez une Lamborghini à Miami? On vous félicitera. Achetez la même voiture au Québec? Préparez-vous à vous faire traiter d’arrogant, de profiteur ou de « riche déconnecté ».

Le contraste culturel est frappant. Aux États-Unis, le succès financier fait partie du rêve collectif. On célèbre les entrepreneurs, les investisseurs, les créateurs d’entreprises et les gens qui prennent des risques. Là-bas, réussir est souvent perçu comme inspirant. Au Québec, le succès attire fréquemment la méfiance, le cynisme, les accusations, la jalousie et parfois même le mépris. Comme si faire beaucoup d’argent devenait automatiquement suspect. Comme si bâtir une entreprise signifiait nécessairement exploiter quelqu’un.

IMAGE TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK ERIK GRAVEL
IMAGE TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK ERIK GRAVEL

L’exode silencieux des entrepreneurs québécois

Des personnalités comme Éric Gravel ou Maxime Ouimet, connu par plusieurs sous le nom du « Policier du peuple, rejoignent aujourd’hui des centaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux. Tous deux projettent une image fortement axée sur la liberté financière, l’entrepreneuriat, l’investissement et l’expatriation. Ils offrent également des services et programmes liés aux visas, à l’immigration d’affaires et à l’installation en Floride ou dans les Caraïbes. Contrairement à plusieurs entrepreneurs québécois plus discrets, ils ne semblent éprouver aucun malaise à affirmer publiquement qu’il faudrait parfois quitter le Québec pour réellement prospérer.

Pour certains, leur contenu évoque la motivation, l’ambition, le dépassement personnel et une forme de positivisme économique. Plusieurs y voient des entrepreneurs qui encouragent les gens à sortir de leur zone de confort, à investir, à entreprendre et à viser une meilleure qualité de vie. Mais pour d’autres, leur succès, leur mode de vie et leur discours provoquent rapidement une vague de critiques, de jalousie et de commentaires haineux. Comme si, pour certains, le simple fait d’être ambitieux, de vouloir réussir financièrement ou aspirer à une meilleure qualité de vie était désormais automatiquement associé au fait « d’être de droite ».

Bien que plusieurs semblent les critiquer pour leur discours jugé trop « américain », individualiste ou centré sur l’argent, une question demeure : mettent-ils simplement le doigt sur le bobo?

Car derrière les réactions émotives et les débats idéologiques, plusieurs Québécois expriment discrètement le même sentiment de fatigue : taxes élevées, coût de la vie qui explose, difficulté à accéder à la propriété, pression fiscale importante sur les PME, lourdeur administrative, difficultés grandissantes du système de santé, et impression constante que réussir financièrement doit presque être justifié publiquement.

Dans ce contexte, il devient peut-être moins surprenant de voir certains entrepreneurs, investisseurs ou créateurs de contenu regarder vers des endroits où l’ambition, l’investissement et la réussite sont davantage perçus comme des moteurs économiques plutôt que comme des sujets de méfiance sociale.

Le syndrome du « né pour un petit pain »

L’expression « né pour un petit pain » illustre parfaitement cette mentalité profondément enracinée dans l’imaginaire québécois. Autrement dit : ne dépasse pas trop, reste humble, ne montre pas trop ta réussite, ne te pense pas meilleur que les autres.

Pendant des décennies, cette vision s’est tranquillement enracinée dans la culture québécoise. L’héritage catholique valorisait fortement la modestie et la discrétion, tandis que les grandes fortunes étaient souvent perçues avec suspicion. Historiquement, une grande partie de l’économie québécoise était également contrôlée par des élites anglophones, alors qu’une majorité de Canadiens français occupaient davantage des emplois ouvriers ou moins fortunés. Cette réalité a profondément marqué la perception collective de la richesse et du pouvoir économique au Québec.

Après la Révolution tranquille, le Québec s’est aussi progressivement construit autour d’un État fort se présentant comme un protecteur des plus vulnérables et des classes populaires.

Résultat? Encore aujourd’hui, plusieurs entrepreneurs québécois affirment ressentir une pression implicite à cacher leur réussite, minimiser leur ambition ou éviter d’afficher trop ouvertement leur succès financier, de peur d’être rapidement perçus comme arrogants, déconnectés ou privilégiés.

Les PME : le véritable moteur économique

Pourtant, la grande ironie, c’est que l’économie québécoise dépend massivement des entrepreneurs. Selon la FCEI, les PME représentent plus de 99 % des entreprises canadiennes et emploient des millions de travailleurs. Ce sont elles qui paient des salaires, investissent, créent des emplois locaux et financent une grande partie des taxes et impôts qui soutiennent les programmes publics.

Créer une entreprise, ce n’est pas seulement « avoir une idée ». C’est souvent hypothéquer sa maison, vivre avec un stress financier immense, travailler soixante à quatre-vingts heures par semaine, risquer sa réputation et parfois même sa santé mentale. Pourtant, dès qu’un entrepreneur commence à réussir un peu trop visiblement au Québec, le regard change rapidement. La belle voiture devient de « l’arrogance ». La maison devient de « l’exagération ». Le succès devient suspect.

Le vrai débat dépasse l’économie

Bien sûr, personne ne nie qu’il existe des abus corporatifs, des monopoles problématiques ou certaines fortunes construites grâce au favoritisme politique. Mais réduire automatiquement toute réussite financière à de L’arrogance ou de l’exploitation demeure une vision simpliste et profondément idéologique de l’économie. Dans ce contexte, il devient peut-être moins étonnant de voir certains entrepreneurs, investisseurs et travailleurs ambitieux avoir de plus en plus le goût de sacrer leur camp.

Mais le vieux réflexe culturel demeure encore bien vivant : au Québec, réussir sans déranger reste parfois un exercice délicat. Et peut-être que le vrai débat n’est pas économique.

Peut-être qu’il est psychologique.

Comme le disait Jean-Luc Mongrain, bon nombre de Québécois ont une mentalité de colonisés. Quand on voit à quel point le succès dérange ici, difficile de ne pas penser qu’il avait peut-être raison.

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