SHERBROOKE — Un phénomène discret, mais en pleine accélération, soulève de plus en plus de questions au Québec comme ailleurs au Canada : l’augmentation marquée de la médication chez les jeunes enfants, notamment pour les troubles de l’attention, de l’anxiété et du comportement.
Au-delà des chiffres bruts, c’est la comparaison avec le reste du pays qui interpelle le plus. Des données, notamment issues du CIRANO indiquent qu’au Québec, les taux de prescriptions de médicaments pour le TDAH sont en moyenne jusqu’à trois fois plus élevés que dans le reste du Canada. L’Institut national de santé publique du Québec confirme d’ailleurs que la province est celle où l’on prescrit le plus, avec des taux particulièrement élevés dans plusieurs groupes d’âge.
Au-delà des moyennes, c’est l’ampleur des écarts qui interpelle. Au Québec, environ 7 à 8 % des jeunes reçoivent une médication liée au TDAH, selon les données de santé publique. Mais cette proportion peut grimper jusqu’à 10 à 15 % chez les adolescents dans certains contextes, et varier fortement d’une région à l’autre. Le Québec figure ainsi parmi les provinces où les taux de prescription sont les plus élevés au pays. Un écart marqué qui soulève une question difficile à éviter : les enfants québécois sont-ils réellement plus atteints… ou assiste-t-on à des différences importantes dans les pratiques de diagnostic et de traitement?
Le Québec, un cas à part
Au Québec, les données sont particulièrement frappantes. Depuis plus de 20 ans, la prescription de médicaments liés au TDAH ne cesse de progresser selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). En 2019-2020, environ 7,7 % des jeunes âgés de 1 à 24 ans ont reçu au moins une prescription.
Chez les enfants d’âge scolaire, la proportion est encore plus élevée. Plus d’un jeune sur dix âgé de 6 à 17 ans est sous médication, et chez les adolescents de 10 à 17 ans, certaines données suggèrent des taux oscillant entre 14 % et 15 %. Dans certaines classes, la médication n’est plus une exception. Elle tend à s’imposer comme une réalité courante.
L’analyse régionale révèle également des écarts importants qui interrogent. Les taux de prescription varient considérablement d’un territoire à l’autre, allant de 3,2 % à 14,4 % selon les données de l’INSPQ.
Dans certaines régions, la situation est encore plus marquée. Les diagnostics de TDAH peuvent atteindre jusqu’à 20 % des enfants, soit près d’un enfant sur cinq. Une telle variation soulève inévitablement une question : s’agit-il uniquement de différences cliniques… ou aussi de différences dans les pratiques de diagnostic et de traitement?
Une hausse plus rapide que les diagnostics
Ce qui interpelle davantage, c’est le décalage entre les diagnostics et les prescriptions. La prévalence réelle du TDAH est généralement estimée entre 5 % et 9 % des enfants. Or, les taux de médication dépassent largement ces proportions dans plusieurs groupes d’âge.
Cette divergence suggère que la médication augmente plus rapidement que les diagnostics eux-mêmes, alimentant le débat sur une possible surutilisation ou, à tout le moins, sur une réponse thérapeutique qui tend à s’imposer rapidement.
Le phénomène n’est toutefois pas propre à la province. En Ontario, une étude menée par l’Institute for Clinical Evaluative Sciences (ICES) et l’Hospital for Sick Children (SickKids) met en lumière une hausse spectaculaire des prescriptions de stimulants pour le TDAH, qui ont augmenté de 157 % entre 2015 et 2023.
Depuis 2020, la progression s’accélère encore, atteignant près de 28 % par année. Ces données confirment que la médication chez les jeunes est en forte croissance à l’échelle canadienne, même si le Québec demeure parmi les juridictions les plus élevées.

Un phénomène banalisé dans les écoles
Dans les milieux scolaires, cette réalité est désormais bien ancrée. Les symptômes associés aux troubles de l’attention : agitation, impulsivité, difficulté de concentration ou troubles du sommeil, sont fréquemment observés en classe.
La réponse institutionnelle suit souvent un parcours structuré : évaluation, diagnostic, puis prescription. Ce modèle, largement implanté, soulève néanmoins une interrogation fondamentale : tous ces cas relèvent-ils toujours exclusivement de causes neurologiques ?

L’angle mort : l’intestin et le cerveau
Parallèlement, un champ de recherche en pleine expansion attire l’attention : celui de l’axe intestin-cerveau. Les travaux scientifiques récents mettent en évidence une interaction étroite entre le système digestif et le cerveau.
Le microbiote intestinal, notamment, joue un rôle dans certaines fonctions neurologiques, tandis que l’inflammation chronique pourrait influencer le comportement. Il est également reconnu qu’une proportion importante de la sérotonine, un neurotransmetteur impliqué dans la régulation de l’humeur, est produite dans le système digestif.
Ces éléments suggèrent que le cerveau ne fonctionne pas en vase clos, mais qu’il est intimement lié à l’état global du corps.

L’alimentation moderne en question
Dans ce contexte, les habitudes alimentaires font l’objet d’un intérêt croissant. L’alimentation de nombreux enfants est aujourd’hui marquée par une forte présence de produits ultra-transformés, de sucres raffinés et d’additifs, combinée à une faible densité nutritionnelle.
La littérature scientifique associe ces facteurs à des phénomènes d’inflammation chronique, de déséquilibre du microbiote et de fluctuations glycémiques. Chez certains enfants, ces éléments pourraient contribuer à des manifestations telles que l’irritabilité, l’anxiété, l’instabilité émotionnelle ou les difficultés de concentration.
Médicamenter… ou comprendre?
Les médicaments prescrits dans le traitement du TDAH ont démontré leur efficacité dans plusieurs situations et constituent un outil thérapeutique reconnu. Toutefois, les lignes directrices insistent également sur l’importance d’une approche globale.
Or, dans la pratique, des dimensions comme l’alimentation, l’activité physique, le sommeil ou encore l’exposition aux écrans sont parfois abordées de manière secondaire. La prescription peut ainsi survenir rapidement, sans que l’ensemble des facteurs potentiels ait été exploré en profondeur.
Avant d’en arriver à une médication, certains éléments pourraient être davantage intégrés à l’évaluation globale de l’enfant : la qualité de l’alimentation, la consommation de sucres, l’exposition aux aliments transformés, la qualité du sommeil, la santé digestive, le niveau d’activité physique ainsi que le temps passé devant les écrans. Dans quelle mesure ces facteurs influencent-ils les symptômes observés?
Des inquiétudes chez les experts
Ces préoccupations ne sont pas marginales. Une lettre signée par 48 spécialistes, dont 45 pédiatres, a déjà mis en garde contre une possible surutilisation des médicaments chez les enfants.
Sans remettre en cause leur utilité, ces experts insistent sur la nécessité d’une utilisation prudente et d’une approche intégrée, tenant compte de l’ensemble des déterminants de la santé.
Dans ce contexte, certaines approches complémentaires gagnent en visibilité. Elles mettent notamment l’accent sur l’amélioration de la qualité alimentaire, la réduction des aliments transformés, le soutien du microbiote, l’augmentation des activités physiques et la diminution du temps d’écran.
Ces interventions ne se substituent pas aux traitements médicaux, mais visent à enrichir la compréhension globale des facteurs pouvant influencer le comportement et le bien-être des enfants.
Une réalité qui dérange
Le débat ne se résume pas à une opposition entre médicaments et approches naturelles. Il soulève une question plus fondamentale : avons-nous exploré toutes les causes avant de prescrire?
Si l’on reconnaît que l’intestin peut influencer le cerveau, que l’alimentation peut moduler les émotions et que le mode de vie joue un rôle dans le comportement, ignorer ces dimensions pourrait limiter la compréhension globale de la situation.
Certains enfants ont besoin de médication, et celle-ci peut être essentielle dans plusieurs cas. Mais une question demeure : combien reçoivent une pilule alors que d’autres leviers, notamment liés à l’alimentation et au mode de vie, auraient pu être explorés plus tôt?
Sources:
- Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) : surveillance chez les enfants et les jeunes adultes au Québec.
- Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS). Indicateurs de santé mentale et utilisation des services chez les jeunes.
- ICES (Institute for Clinical Evaluative Sciences) & Hospital for Sick Children (SickKids). Trends in ADHD stimulant prescribing in children and youth in Ontario.
- Statistique Canada. Utilisation des médicaments chez les enfants et les jeunes au Canada.
- CADDAC (Centre for ADHD Awareness Canada). Prevalence and treatment of ADHD in Canada.
- CADDRA (Canadian ADHD Resource Alliance). Canadian ADHD Practice Guidelines.
- CIRANO (Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations)

