SHERBROOKE – Depuis quelques jours, le documentaire Génération Trans de Jean-Pierre Roy fait parler de lui, bien au-delà du cercle habituel des cinéphiles. La controverse entourant l’annulation de sa projection au Cinéma Cartier, à Québec, a notamment fait l’objet de recensions à QUB Radio et sur Libre Média, signe que le débat dépasse largement la simple programmation d’un film.
Au cœur de cette affaire : un documentaire encore peu vu, mais déjà dénoncé par certains militants, au point où des pressions auraient mené à l’annulation de sa diffusion. Le réalisateur Jean-Pierre Roy, connu notamment pour le film Jacques Parizeau et son pays imaginé, a gentiment accepté de s’entretenir avec nous afin de revenir sur son documentaire, sur la campagne d’intimidation qu’il affirme subir, mais aussi sur les questions délicates que son film tente de soulever.
Une question brûlante d’actualité
On connaît tous ce sujet controversé, celui des enfants qui se disent « dans le mauvais corps » et qui souhaitent accomplir une transition pour devenir un garçon ou une fille. Des termes comme « sexe assigné à la naissance », « mégenrer » ou « bloqueurs de puberté » font désormais partie du vocabulaire au Québec.
La question, loin d’être simple, oppose le ressenti d’une personne, en l’occurrence un enfant, et des parents pris au dépourvu face à une situation jadis impensable. Comment respecter le ressenti d’un enfant qui a peu d’expérience dans la vie, tout en ayant l’impossibilité d’investiguer davantage les causes d’un malaise profond autour de son « genre » ?
Le documentaire essaie de poser la question suivante : le consentement médical, établi à 14 ans au Québec, est-il trop précoce pour de telles procédures, qui peuvent notamment mener à la prise de bloqueurs de puberté aux conséquences encore discutées à long terme, alors qu’à cet âge, un adolescent n’a pas toujours l’expérience ni le recul nécessaires devant des décisions qui peuvent transformer profondément une vie ?
Une campagne d’annulation bien orchestrée
Après une première projection discrète à Montréal, qui attira une centaine de personnes, Jean-Pierre Roy estimait être en terrain ami en organisant une projection au Cinéma Cartier de Québec. Il nous a raconté qu’il fréquentait beaucoup ce cinéma dans sa jeunesse, ce qui lui donnait l’impression que cette projection pouvait se dérouler dans un lieu familier, presque naturel. Il était confiant que la diffusion se ferait sans anicroche. Mais c’était sous-estimer le risque posé par certains groupes militants.
Le réalisateur, qui a étudié à Concordia et à l’INIS, se dit surpris de l’hostilité exprimée par des gens qui n’ont même pas encore vu le film. Selon lui, les pressions ne seraient pas venues seulement de groupes militants opposés à la projection, mais aussi de l’intérieur même du milieu concerné, alors que des employés auraient menacé de démissionner si le film venait à être montré au public.

Une sombre réalité pour de nombreuses familles
Il n’y a pas si longtemps, la dysphorie de genre était quelque chose d’extrêmement marginal. Cela concernait essentiellement des garçons qui estimaient être dans le « mauvais corps » et souhaitaient devenir des femmes. À l’âge adulte, plusieurs d’entre eux passaient à travers différentes étapes pour devenir la personne qu’ils souhaitaient être.
Mais depuis quelques années, on remarque un phénomène inverse : beaucoup de jeunes filles estiment être des garçons. S’agit-il d’une forme de « contagion sociale », comme le prétendent certains scientifiques et commentateurs critiques face aux théories du genre ? Il faut dire que durant la pandémie, alors que nous étions tous rivés à nos écrans, s’imposait chez les adolescents un discours tout nouveau sur la « construction sociale » que serait le genre.
Des jeunes sur TikTok ont mis de l’avant, devant un public vulnérable, leur transition de genre et leur malaise face à leur corps. Certains commentateurs parlent ainsi d’une forme de « contagion sociale » pour expliquer la multiplication des demandes de transition de genre chez les mineurs.
S’agit-il d’un malaise face à sa sexualité ? À l’intimidation ? À un mal-être plus profond ? Rien n’est clair. Pourtant, le dossier, lui, est dramatique pour les familles concernées.
Chantage à l’émotion
Des parents d’enfants transgenres se disent désespérés face à leur souffrance. Certains ne comprennent pas ce qui leur arrive, d’où cela vient, s’ils sont de mauvais parents. Des médecins, endocrinologues notamment, leur auraient servi un argument qui fait penser à une forme de chantage à l’émotion, capable de terrifier n’importe quel parent : souhaitez-vous une fille décédée, ou un garçon vivant ?
Bien sûr, aucun parent ne voudrait voir son enfant mourir. Mais face aux injonctions de respect du ressenti, ils ne peuvent pas faire grand-chose. Il est difficile, voire impossible pour eux de pousser l’investigation sur les causes du malaise chez leur enfant, sans être aussitôt accusés de manquer d’ouverture ou d’amour.
Des conséquences à long terme
Certains « détransitionneurs » affirment qu’ils se sentent dupés par les influenceurs qui leur ont promis la solution à tous leurs problèmes s’ils faisaient une transition. Certains se sont fiés à un véritable discours appris par cœur pour mettre de la pression sur les médecins afin qu’ils acquiescent à leurs demandes.
Même si l’on parle ici de bloqueurs de puberté, qui ont des effets secondaires encore mal connus sur le long terme, il y a aussi d’autres conséquences beaucoup plus dramatiques, comme l’ablation des deux seins, dans une procédure qui s’appelle la double mastectomie.

Un réalisateur qui ne baisse pas les bras
Jean-Pierre Roy a travaillé pour la télévision pendant des années. Il sait très bien comment faire un documentaire balancé et nuancé. Il affirme avoir tenté, en vain, d’obtenir la version de personnes ayant fait une transition de genre réussie. Il a aussi parlé à certains de ses opposants par téléphone.
Il nous a d’ailleurs confié avoir passé près d’une heure au téléphone avec un militant pro-trans. Au fil de la discussion, malgré les désaccords, l’échange semble avoir permis de faire tomber au moins une partie du réflexe de condamnation immédiate. À la fin de l’appel, le militant lui aurait même avoué : « Il faudrait que je regarde ton film avant de juger de son contenu. »
Ce qui est sûr, c’est que l’annulation de son film ne fait qu’envenimer un climat social déjà très tendu autour de questions qui concernent pourtant la santé, le bien-être et l’avenir des enfants. Ce débat ne devrait pas être abandonné aux seuls idéologues, d’un côté comme de l’autre. Espérons que le film fasse malgré tout son chemin, et que ceux qui veulent le condamner acceptent au moins de le regarder avant de le juger.

