SHERBROOKE – Pendant la pandémie, ils étaient sur toutes les lèvres. On les appelait les « anges gardiens », symboles d’un système de santé à bout de souffle mais encore debout. Quelques années plus tard, le silence est revenu. Et avec lui, un oubli qui pèse lourd. Les paramédics se sentent oubliés par un système indifférent à la souffrance.
À Sherbrooke, dans le parc industriel, la Coopérative de travailleurs d’ambulance de l’Estrie continue d’assurer une présence essentielle. Ces intervenants, qu’on ne voit jamais sauf dans les pires moments, sont aujourd’hui en moyens de pression. Leur objectif : obtenir des conditions de travail décentes et un rattrapage salarial devenu, selon eux, urgent.
Un métier qui marque le corps et l’esprit
Dans leurs locaux de la rue Lesage, le Syndicat des paramédics de l’Estrie, affilié à la CSN, dresse un constat sans détour. Son représentant, François Perron, parle de négociations au point mort avec le gouvernement de François Legault. Mais au-delà des chiffres, c’est la réalité humaine du métier qui frappe.
Les paramédics interviennent là où tout bascule : accidents graves, crises de santé mentale, scènes de violence, suicides. Ils sont plongés quotidiennement dans la détresse humaine, souvent sans réel espace pour absorber ce qu’ils vivent. Officiellement, ces épreuves « font partie du métier ». En tout cas, c’est ce que dit la CNESST. Dans les faits, elles laissent des traces.
Au fil des années, les traumatismes s’accumulent. Jusqu’au moment où un détail, parfois banal, fait tout remonter. Plusieurs doivent alors s’arrêter, incapables de continuer. Les arrêts de travail pour des raisons psychologiques ou physiques sont loin d’être marginaux, selon le syndicat.
À cela s’ajoute l’usure du corps. Les longues heures passées sur des routes en mauvais état, les interventions physiques exigeantes — notamment le transport de patients de plus en plus lourds — augmentent les risques de blessures. Un aspect du métier rarement évoqué, mais bien réel.

Des demandes jugées raisonnables
Face à ce constat, les revendications syndicales se veulent, selon leurs représentants, mesurées. Les paramédics demandent une revalorisation salariale afin d’atteindre une forme de parité avec des professions comparables, comme les infirmières, les policiers ou les pompiers.
Ils rappellent qu’ils administrent des soins, interviennent en situation d’urgence et sont exposés à des risques similaires pour leur santé physique et mentale. Dans ce contexte, une hausse salariale d’environ 20 % étalée sur quelques années est présentée non pas comme un privilège, mais comme un rattrapage.
La question de l’horaire demeure aussi centrale. Les semaines de 80 heures réparties sur des quarts de 12 heures compliquent grandement la conciliation travail-famille. À long terme, cette réalité pousse plusieurs à envisager une reconversion.
Certains préparent déjà leur sortie. C’est le cas de cette paramédic qui retourne aux études en travail social, avec l’objectif de quitter un milieu devenu trop exigeant pour sa santé mentale. Comme elle, nombreux sont ceux qui ne se voient pas exercer jusqu’à la retraite. Beaucoup quittent avant la cinquantaine.

Un paradoxe persistant
Le constat est troublant : les paramédics figurent parmi les professionnels les plus appréciés de la population, au même titre que les pompiers. Leur présence rassure, leur rôle est reconnu, leur engagement rarement remis en question. Et pourtant, cette reconnaissance ne semble pas se traduire dans leurs conditions de travail.
Ils sont appelés dans les pires moments, quand tout s’effondre. Ils répondent présents, peu importe l’heure, peu importe la situation. Ils laissent de côté leur vie de famille. Mais pour plusieurs, cet engagement ne trouve pas d’écho équivalent du côté des décideurs.
Malgré la fatigue, les traumatismes et l’usure, ils continuent. Parce que derrière chaque appel, il y a une vie en jeu. Et ça, ils ne l’oublient jamais.

