Centre de données à Sherbrooke : et si les partisans avaient aussi quelque chose à dire ?

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SHERBROOKE — Depuis des semaines, les opposants au projet de centre de données de Keel Infrastructure se font entendre à Sherbrooke. Ils soulèvent des questions sur l’électricité, le bruit, l’environnement et la façon dont le dossier a cheminé à l’hôtel de ville. Mais à force d’entendre ceux qui craignent ce projet, a-t-on accordé la même attention à ceux qui se demandent ce que Sherbrooke risque de perdre si elle le refuse ?

Dans une publication diffusée sur le groupe Facebook Sherbrooke | Discussion de politique municipale et d’actualité, Sébastien Boucher met de l’avant cet argument économique. Il rappelle que la vente d’électricité aux installations de cryptomonnaie procure des revenus considérables à la Ville et s’inquiète des conséquences financières d’un éventuel départ de l’entreprise. La question mérite d’être examinée, même si les chiffres avancés dans le débat demandent quelques nuances.

Des millions déjà inscrits au budget

Ce ne sont pas seulement des retombées promises pour un avenir lointain. Dans son budget de 2026, la Ville de Sherbrooke estime à 14,3 millions de dollars les profits provenant de ses ventes d’électricité à l’industrie de la cryptomonnaie. Elle prévoit transférer cette somme principalement à une réserve destinée au maintien de ses actifs essentiels. Autrement dit, ces revenus participent déjà à la planification financière de la municipalité.

Keel évoque pour sa part des revenus nets de près de 18 millions de dollars par année et les compare à une hausse de taxes d’environ 7 %. Il faut toutefois éviter de transformer cette comparaison en prédiction : le refus du nouveau centre de données ne signifierait pas automatiquement une hausse de taxes de 7 %. Il faudrait d’abord savoir si les installations actuelles continueraient à fonctionner, pendant combien de temps, et quels revenus la Ville conserverait dans chaque scénario. Le chiffre inscrit au budget municipal de 2026, soit 14,3 millions, constitue ici un point de départ plus précis que l’affirmation selon laquelle Sherbrooke perdrait immédiatement 18 millions.

Il reste que plusieurs millions de dollars par année, pour une ville, ne sont pas une abstraction. Si ces profits disparaissaient, Sherbrooke devrait revoir la manière de financer certaines dépenses ou ses réserves. Les citoyens qui défendent le projet sont donc en droit de demander qu’on chiffre publiquement le coût d’un refus. On demande à Keel de démontrer les bénéfices de son projet; la Ville devrait aussi expliquer clairement les conséquences financières des différentes décisions possibles.

Une puissance déjà attribuée, mais un usage différent

Keel propose de regrouper dans un nouveau centre de données la capacité électrique actuellement répartie entre trois de ses sites de minage de bitcoins. Il s’agit de 96 mégawatts déjà attribués à l’entreprise, et celle-ci affirme ne pas demander de puissance supplémentaire. Ce détail compte : la discussion ne porte pas simplement sur l’arrivée d’une entreprise réclamant soudainement 96 mégawatts au réseau sherbrookois. Le transfert vers le nouveau site demeure toutefois soumis à des autorisations, notamment à celle du ministère québécois responsable de l’Énergie.

Cela ne règle pas pour autant toute la question énergétique. Une même puissance réservée peut servir à des activités qui n’ont pas les mêmes besoins pendant les pointes hivernales. Les installations de cryptomonnaie peuvent réduire fortement leurs activités lorsque le réseau est sollicité; un centre de données appelé à traiter de l’information en continu pourrait offrir moins de souplesse. Keel prévoit que des génératrices puissent soutenir le réseau pendant les pointes, jusqu’à 200 heures par hiver, en plus de fonctionner lors de pannes et pour des essais. Il faudrait connaître, chiffres à l’appui, ce que Sherbrooke gagnerait et perdrait en passant d’un usage à l’autre.

Des emplois, mais combien au juste ?

Un autre argument favorable au projet concerne l’investissement privé et les emplois. Keel soutient que la construction et l’exploitation du centre créeraient des occasions d’affaires pour des entreprises de la région. Or, dans sa propre foire aux questions, elle précise que le nombre exact d’emplois reste à confirmer à mesure que la conception avancera. Annoncer dès maintenant un nombre précis de postes permanents serait donc prématuré.

La distinction entre les emplois du chantier et ceux qui subsisteront une fois le bâtiment en activité est essentielle. Combien de personnes y travailleraient en permanence ? Quelle part des contrats irait à des fournisseurs de l’Estrie ? Le projet pourrait-il créer des liens avec les entreprises et les établissements de recherche de Sherbrooke ? Ces réponses permettraient de juger sa contribution réelle à l’économie locale, au-delà de la taille de l’investissement annoncé.

La question que Sherbrooke doit se poser

Les opposants ont raison de demander des études sur le bruit, les génératrices et les effets environnementaux. Keel indique d’ailleurs que plusieurs de ces analyses sont encore en cours et prévoit une rencontre avec la communauté à la fin d’octobre. Les personnes favorables au projet ont, elles aussi, une question légitime : si Sherbrooke écarte cette possibilité, quel est son plan pour les revenus que lui procurent actuellement les activités de l’entreprise ?

On peut souhaiter protéger le milieu de vie des résidents et vouloir connaître le prix d’un refus. On peut aussi voir un intérêt économique dans le centre de données sans accorder un chèque en blanc à son promoteur. Le débat gagnerait à faire une place à ces citoyens qui ne manifestent peut-être pas devant l’hôtel de ville, mais qui regardent les finances municipales et se demandent, eux aussi, qui paiera la facture.

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