SHERBROOKE — Que dit l’affaire Thélyson Orélien de notre époque ? En fait, beaucoup de choses. Revenons d’abord aux faits. Thélyson Orélien est un auteur d’origine haïtienne, qui a immigré au Québec par le chemin Roxham. Il était connu avant son arrivée au Québec pour ses textes publiés notamment sur le site français Mediapart.
Mais voilà que des accusations de plagiat ont ressurgi ces derniers jours. Des articles en espagnol, d’autres en anglais des Philippines, et même, tenez-vous bien, la préface du classique de l’ésotérisme, des auteurs Louis Pauwels et Jacques Bergier, Le Matin des magiciens, auraient été repris de manière quasi intégrale par l’auteur.
Depuis quelques jours, une véritable tempête s’est abattue sur le petit milieu de la littérature francophone. Des commentateurs, critiques, auteurs et personnalités publiques jadis en pâmoison devant le verbe de l’écrivain ont l’air moins sûrs d’eux-mêmes, maintenant que leur nouveau héros est accusé d’avoir écrit ce livre, comparé par certains à l’œuvre d’un Victor Hugo moderne, avec des outils d’intelligence artificielle.
Un livre qui tombe à point durant un débat de société
Le livre, nommé C’était ça ou mourir, raconte la fuite d’un intellectuel haïtien qui doit traverser les Amériques pour finalement trouver une terre d’asile au Québec. La gauche en a fait son emblème, entre autres Ruba Ghazal, qui a exhorté Paul St-Pierre Plamondon à lire le livre pour mieux comprendre la réalité des migrants.
Tout ce que le Québec et la France comptent de personnes bien-pensantes se sont extasiées devant ce nouvel auteur, qu’on n’attendait pas, mais qui est apparu pile au moment où nos pays doivent tenir un débat sur une question particulièrement controversée : l’immigration.
Nos sociétés peuvent-elles ou doivent-elles accueillir toute la misère du monde ? L’ancien premier ministre français Michel Rocard affirmait qu’« on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Dany Laferrière a rétorqué que c’est au contraire toute la richesse du monde qui se déploiera dans l’espace d’une génération, en laissant le temps aux immigrants de pays en crise de s’intégrer dans leur nouvelle société.
Mais le débat continue, même s’il est parfois difficile et désagréable.
Des émissions littéraires humiliées
Mariana Mazza, humoriste, mais aussi critique littéraire à ses heures lors de son émission Livre ouvert, a refait surface sur les réseaux sociaux en compagnie de Michel Rivard et Jean-Sébastien Girard. Ils s’y passionnaient pour un extrait — que certains jugeront banal, d’autres captivant — du livre de Thélyson Orélien. Le passage en ligne est gênant, mais on se retrouve à entretenir une forme de satisfaction à voir l’arroseur arrosé. Devant tant de bien-pensance, de sentiments mielleux.
Même chose pour l’émission française La Grande Librairie, qui n’a jamais réussi à retrouver la qualité d’Apostrophes, la production légendaire où Bernard Pivot a fait les belles heures de la critique littéraire française. Des extraits circulent sur le Net, montrant un entre-soi parisien où, encore une fois, la réaction face au livre de Thélyson Orélien était unanime.
Une réaction difficile à saisir
Jusqu’à maintenant, une certaine gauche intellectuelle, littéraire, proche des campus universitaires, aimait casser du sucre sur le dos de l’intelligence artificielle. Des groupes Facebook sont fiers d’affirmer qu’ils bannissent tout contenu produit par l’IA. Des mouvements sociaux s’organisent également contre les centres de données.
Mais dans le cas qui nous intéresse, celui de Thélyson Orélien, on trouve soudainement des excuses. Il a été victime de racisme, c’est évident, diront certains. Des mots-clics pour le défendre ont été publiés par cette mouvance, en premier lieu par l’influenceur Jonathan le Prof.
L’argument est en gros le suivant : Orélien est accusé de plagiat par des racistes, car son livre dérange en raison de son sujet, qui est un traitement humanisé de l’immigration. Sujet qui fâche l’extrême droite s’il en est.
Mais maintenant que les preuves s’accumulent, que les Éditions du Boréal cessent leur campagne publicitaire et que même le Salon du livre de l’Estrie largue discrètement son invité d’honneur lors de son événement d’octobre à Sherbrooke, l’excuse est désormais : nous ne savons pas ce qui s’est passé, mais Orélien est une victime, comme bien d’autres, des nouvelles technologies.
Ce n’est pas très convaincant, vous ne trouvez pas ? Il faudra bien plus pour nous convaincre qu’Orélien est une victime dans ce processus, puisque les cas de plagiat datent parfois d’il y a une quinzaine d’années. C’était une bien belle histoire, mais qui ébranlera durablement le petit monde de la littérature des deux côtés de l’Atlantique. Et qui soulève la question des risques, mais aussi du potentiel, que présente l’intelligence artificielle.
Car il faut dire que si autant de gens sont tombés dans le panneau, on peut raisonnablement affirmer que les grandes gagnantes dans cette histoire sont les entreprises OpenAI, Anthropic, X, DeepSeek et toutes les autres qui ont généralisé l’utilisation des LLM auprès des particuliers.
Et les grands perdants ? Bien avant Thélyson Orélien, il y a toute cette clique de critiques littéraires, d’intellectuels patentés, qui lèvent le nez sur le peuple et ses bas instincts. Mais qui se sont retrouvés entartés par un livre qu’ils ont admiré pour son verbe et son contenu, mais qui n’était, probablement, qu’un très bon montage conçu avec une IA.
Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

