Tentative d’annulation ratée pour Éric Duhaime : l’effet Streisand sous la loupe

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SHERBROOKE – Éric Duhaime, l’actuel chef du Parti conservateur du Québec, a récemment lancé un nouvel essai intitulé Destination autonomie : accroître le pouvoir québécois dans la Confédération canadienne, publié aux éditions Libre-Média. Dans cet essai, il propose des pistes de solution à la situation inconfortable dans laquelle se trouve le Québec.

D’un côté, l’autonomisme caquiste, prôné par François Legault, s’est cassé les dents devant les fins de non-recevoir d’Ottawa, qui n’a acquiescé à aucune des grandes demandes du premier ministre québécois. De l’autre, le référendum prôné par le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon est loin d’enthousiasmer toutes les foules.

Devant ce statu quo, Éric Duhaime a écrit un essai qui se met en porte-à-faux avec les tendances plus anglophones et fédéralistes de son parti. Mais ce n’est pas pour cette raison qu’il a fait l’objet d’une tentative, ratée, d’annulation.

Une librairie qui porte bien son nom

La librairie La Liberté a accepté de recevoir le chef conservateur pour le lancement de son essai. Il n’en fallait pas plus pour que le commerce fasse l’objet d’insultes sur les réseaux sociaux, sinon de menaces et d’appels au boycottage.

La direction a ainsi publié un message sur sa page Facebook pour répondre aux critiques : « Une librairie qui choisit quelles idées ont le droit d’être présentées n’est plus un espace de liberté. »

La formule est simple, mais elle dit tout. Une librairie n’est pas un tribunal idéologique. Elle n’a pas à approuver chacune des idées défendues par les auteurs qu’elle reçoit. Son rôle est plutôt de permettre aux livres de circuler, aux lecteurs de se faire une opinion, et aux idées d’être discutées.

On peut être en accord ou en désaccord avec Éric Duhaime. On peut aimer ou non son parti, son style, ses idées ou son parcours. Mais vouloir pénaliser une librairie parce qu’elle accueille le lancement d’un livre politique est une autre affaire.

Une tentative d’annulation ratée

Selon le principal intéressé, il s’est produit exactement l’inverse de ce que souhaitaient ses détracteurs. Sur sa page Facebook, Éric Duhaime a écrit :

« Les censeurs qui pensaient m’annuler et nuire à la librairie La Liberté n’atteindront pas leur objectif.

Ils provoquent présentement exactement l’effet inverse de celui recherché.

Tout le monde parle du livre, Destination autonomie, et les gens sont nombreux à aller à la librairie pour se le procurer.

Merci à tous les défenseurs de la liberté d’expression qui se tiennent debout! »

IMAGE TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK / LIBRAIRIE LA LIBERTÉ

Qu’est que l’effet Streisand ?

L’effet Streisand désigne un phénomène bien connu : plus on tente de faire disparaître une information, une image, une œuvre ou une idée, plus on attire l’attention sur elle. Ce qui serait peut-être passé relativement inaperçu devient soudainement un sujet de curiosité.

L’expression vient d’un épisode impliquant la chanteuse américaine Barbra Streisand. En 2003, elle avait tenté de faire retirer une photo aérienne de sa propriété en Californie, qui se trouvait dans une série d’images documentant l’érosion du littoral. Avant sa poursuite, cette photo était peu connue. Après sa tentative pour la faire disparaître, elle a été massivement consultée et partagée.

Autrement dit, en voulant cacher une information, on peut parfois contribuer à la rendre célèbre.

Le paradoxe de la culture de l’annulation

Dans le cas présent, en voulant empêcher les gens de s’intéresser au livre d’Éric Duhaime, ses opposants ont peut-être contribué à lui donner davantage de visibilité. Le lancement d’un essai politique est devenu une controverse sur la liberté d’expression. La librairie visée par les critiques s’est retrouvée défendue par plusieurs citoyens. Et le livre, qu’on voulait marginaliser, s’est retrouvé au centre de la discussion.

C’est tout le paradoxe de la culture de l’annulation. À force de vouloir retirer la parole à certains, on finit souvent par leur offrir une tribune encore plus grande.

Cela ne veut pas dire qu’il faut aimer toutes les idées, ni cesser de les critiquer. La critique est normale, saine et nécessaire. Mais il y a une différence entre critiquer un livre et vouloir empêcher une librairie de l’accueillir.

Dans une société libre, les citoyens doivent pouvoir lire, écouter, débattre et juger par eux-mêmes. Sinon, la liberté d’expression devient seulement une liberté accordée aux idées déjà acceptées par le bon camp.

Et dans ce cas précis, la tentative d’annulation aura surtout démontré une chose : parfois, vouloir faire taire quelqu’un est encore la meilleure manière de le faire entendre.

Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

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