SHERBROOKE – Le comédien Pierre-Luc Brillant, qui fut un temps candidat pour le Parti québécois, est revenu récemment sur la crise qui secoue TVA et sur la sortie publique de Pierre Karl Péladeau. Le patron de Québecor affirme vouloir sauver la télévision québécoise, fragilisée à la fois par la concurrence des plateformes américaines, par la domination des géants du numérique et par le poids de Radio-Canada dans l’écosystème médiatique.
Mais pour Brillant, le problème dépasse largement TVA. Il ne s’agit pas seulement de défendre une chaîne privée contre ses concurrents, ni même de sauver un modèle publicitaire en perte de vitesse. C’est tout l’univers audiovisuel québécois qui doit être repensé, alors que les habitudes du public ont profondément changé.
Un modèle en crise
La télévision traditionnelle traverse une crise depuis plusieurs années. Les jeunes générations consomment beaucoup moins la télévision linéaire, tandis que YouTube, Netflix, Disney+, TikTok et les autres plateformes numériques captent une part énorme de l’attention du public.
Le marché québécois, déjà petit, se retrouve donc coincé entre plusieurs géants. D’un côté, les plateformes américaines disposent de moyens financiers colossaux et d’algorithmes capables d’imposer leurs contenus partout dans le monde. De l’autre, Radio-Canada bénéficie d’un financement public important, ce qui place les diffuseurs privés dans une situation difficile.
Pierre Karl Péladeau a raison de rappeler que TVA demeure un véhicule majeur de promotion de la culture québécoise. Mais comme le souligne Pierre-Luc Brillant, il serait illusoire de croire que l’on pourra sauver notre audiovisuel simplement en protégeant le modèle télévisuel d’hier. Les fondations économiques de ce modèle sont en train de s’effondrer.
Sortir des vieux réflexes
L’un des angles les plus intéressants de l’analyse de Brillant concerne la concentration du financement public. Selon lui, une partie importante de l’argent destiné à la production audiovisuelle se retrouve trop souvent entre les mains des mêmes grandes compagnies de production.
Ce système favorise les joueurs déjà établis, souvent liés aux grands diffuseurs. Pendant ce temps, les petites boîtes indépendantes, les producteurs émergents, les créateurs en région et la relève peinent à obtenir un premier financement structurant. Résultat : les mêmes tons, les mêmes formats, les mêmes visages et les mêmes réflexes reviennent constamment.
C’est peut-être là que se trouve une partie du problème. Le Québec produit encore de bonnes émissions, de bonnes séries et de bons documentaires. Mais dans un monde numérique éclaté, il faut aussi être capable d’expérimenter avec des formats plus courts, plus audacieux, plus nichés et moins coûteux.

Appuyer la relève et les régions
Pour Brillant, l’avenir ne passera pas seulement par les grandes séries télévisées traditionnelles. Il faudra soutenir davantage les projets pilotes, les séries courtes, les formats numériques et les productions issues de la relève ou des régions.
C’est une piste importante. Le Québec regorge de créateurs capables de raconter le territoire autrement, loin des circuits habituels de Montréal et des grandes boîtes de production. Encore faut-il leur donner les moyens de créer, de se tromper, d’essayer, puis de rejoindre un public.
Dans l’univers numérique actuel, le risque n’est plus nécessairement un danger. Il peut devenir un moteur. Ce sont souvent les contenus plus libres, plus précis, plus personnels ou plus nichés qui parviennent à créer un lien fort avec le public.
Télé-Québec comme outil national
Pierre-Luc Brillant propose aussi une piste plus ambitieuse : renforcer Télé-Québec pour en faire une véritable plateforme culturelle numérique nationale. Pas seulement une chaîne éducative traditionnelle, mais un grand outil québécois de découvrabilité culturelle.
Une telle plateforme pourrait héberger des contenus originaux, rendre accessibles les œuvres financées publiquement, mettre en valeur les archives nationales et servir de porte d’entrée vers la culture québécoise. Dans un univers où les contenus sont dispersés entre plusieurs plateformes payantes, gratuites ou étrangères, cette idée mérite d’être prise au sérieux.
Le Québec finance déjà une partie importante de sa culture. Il serait donc logique que les citoyens puissent accéder plus facilement aux œuvres qu’ils ont contribué à soutenir. Encore faut-il penser cet outil avec une vraie vision numérique, et non comme une simple extension de la télévision traditionnelle.
Le problème des GAFAM
L’autre enjeu central demeure la réglementation. Les plateformes étrangères contrôlent aujourd’hui une partie de notre attention collective, de nos revenus publicitaires et de notre découvrabilité. Elles décident, par leurs algorithmes, de ce qui sera vu, recommandé, oublié ou noyé dans la masse.
Pierre Karl Péladeau a d’ailleurs dénoncé l’inertie du CRTC, malgré des années de discussions avec les autorités fédérales. Pour Brillant, cette impuissance démontre une fois de plus la nécessité pour le Québec de se doter de ses propres outils réglementaires.
L’idée d’un Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications du Québec, un CRTQ, revient donc dans le débat. Un tel organisme pourrait défendre plus directement les intérêts culturels québécois en matière de découvrabilité, de financement et de réglementation des plateformes numériques.
Sauver la culture, pas seulement la télé
La crise actuelle ne concerne donc pas seulement TVA. Elle concerne notre capacité collective à produire, diffuser et protéger une culture québécoise forte dans un monde dominé par les géants américains du numérique.
Il ne suffira pas de subventionner les vieux réflexes. Il faudra aussi ouvrir les fenêtres, financer autrement, faire confiance à de nouveaux créateurs, sortir des circuits habituels et bâtir des outils adaptés au XXIe siècle.
La télévision québécoise ne pourra pas survivre en regardant seulement dans le rétroviseur. Si elle veut encore jouer un rôle central, elle devra accepter de se transformer. Il n’en tient qu’à nos décideurs de prendre les bonnes décisions. Ou ce sera aux citoyens de répondre à la crise par leur créativité.
Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

