« Jésus Sauveur » : simple publicité ou provocation dans un Québec sécularisé ?

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SHERBROOKE – Si vous vous dirigez vers le secteur de l’Université depuis le centre-ville, vous tomberez probablement sur ce panneau géant de la rue Galt Ouest. « JÉSUS SAUVEUR », en grosses lettres, avec la Sainte Bible à côté. Voilà un message publicitaire surprenant dans une société où les questions religieuses rendent rapidement plusieurs personnes inconfortables. Que faut-il en penser ? Une atteinte à l’esprit de la laïcité ? Ou, au contraire, un message bienvenu dans un contexte social tendu ?

L’adresse indiquée sur le panneau, paradis.tv, dirige vers le site de l’Église du Chemin du Paradis, basée à Montréal. Si leur site se limite surtout à compiler du contenu déjà disponible sur d’autres plateformes, notamment YouTube, l’organisation possède néanmoins une page Facebook suivie par plus de 37 000 personnes.

L’Église affiche fièrement ses panneaux publicitaires un peu partout au Québec, avec le même message. Ces publicités, peu habituelles dans une société largement sécularisée, font évidemment réagir. Les réseaux sociaux se passionnent pour ce genre de controverse. Mais encore faut-il bien comprendre de quoi il est question.

La laïcité encadre d’abord les services donnés par l’État

Au Québec, plusieurs lois et réformes ont transformé les rapports entre l’État et la religion au fil des décennies. Pensons seulement aux années 60, lorsque le gouvernement de Jean Lesage a créé un ministère de l’Éducation, alors que l’enseignement était jusque-là largement laissé aux communautés religieuses. Puis, dans les années 90, est venue la fin des commissions scolaires organisées sur une base confessionnelle.

La loi 21, adoptée en 2019, interdit le port de signes religieux à certaines personnes en position d’autorité dans l’exercice de leurs fonctions. Pensons notamment aux juges, aux policiers, aux procureurs de la Couronne, mais aussi, de manière plus polémique, aux enseignants du réseau public.

C’est là que la laïcité à la québécoise se heurte au test des tribunaux et de l’opinion publique. S’agit-il d’une mesure nécessaire pour affirmer la neutralité de l’État ? Ou d’une discrimination, tout particulièrement à l’égard des femmes musulmanes voilées ? On a tous notre opinion sur le sujet. Par contre, plusieurs personnes confondent encore la laïcité dans les institutions publiques avec l’effacement complet de la religion dans l’espace public.

Afficher ses convictions religieuses dans l’espace public

Selon la loi, rien n’interdit à un citoyen ou à un groupe privé de manifester ses convictions religieuses dans l’espace public. Depuis des décennies, les Témoins de Jéhovah font du porte-à-porte sans que cela soit interdit par nos gouvernements.

Même si cela peut paraître irritant au premier abord, il est permis, dans une démocratie libérale, de faire du prosélytisme, c’est-à-dire de tenter de convaincre des gens d’adhérer à une religion. À condition, évidemment, que cela se fasse sans intimidation, sans harcèlement et sans enfreindre le Code criminel.

Les Hare Krishna chantent parfois des mantras dans l’espace public. Certaines communautés juives tiennent des célébrations visibles dans les quartiers où elles habitent. Les catholiques organisent encore, à l’occasion, des processions pour célébrer Pâques ou d’autres fêtes religieuses.

Il n’y a donc aucune loi qui interdit à un groupe évangéliste de faire de la publicité pour son église. Même si cela peut choquer dans une société qui a largement évacué Dieu de sa vie publique.

Le Québec, champion de l’anticléricalisme ?

Le Québec est probablement l’une des sociétés les moins pratiquantes en Occident. Selon Statistique Canada, seulement 14 % des Québécois participaient à une activité religieuse en groupe au moins une fois par mois entre 2017 et 2019. C’est aussi une société moderne qui s’est construite sur un mythe fondateur : celui de la Révolution tranquille.

Si la religion catholique avait une très grande influence jusqu’aux années 60, les Québécois ont massivement évacué les références religieuses de leur identité collective. Lors des défilés de la Fête nationale, qui ne porte officiellement plus le nom de Saint-Jean-Baptiste depuis 1977, on ne retrouve plus Jean le Baptiste enfant avec son mouton comme symbole central des célébrations.

Jadis, les saints étaient partout. Leurs noms ont été donnés à des rues, des écoles, des quartiers et même des villes. Aujourd’hui, lorsqu’il faut attribuer un nom à une nouvelle rue ou à une nouvelle école, il est très rare que l’on choisisse une référence directement catholique. Plusieurs écoles ont même été débaptisées au fil des années, au profit de noms plus neutres comme l’École de la Paix ou l’École des Boutons-d’Or.

La génération silencieuse, ses enfants boomers et, jusqu’à un certain point, les X, se sont aussi créés une mythologie anticléricale. Dans cet imaginaire, les religieux sont souvent associés aux abus, aux pensionnats, au contrôle social, à la culpabilité sexuelle ou à la volonté de contrôler « l’utérus des femmes », pour reprendre une formule souvent utilisée dans les milieux militants.

Faire la paix avec son passé

La question religieuse est d’autant plus sensible aujourd’hui avec l’arrivée de musulmans pratiquants venus notamment du Maghreb et du Moyen-Orient, des régions longtemps peu connues de la majorité des Québécois. La visibilité de certaines pratiques musulmanes surprend dans une société qui a largement rejeté le catholicisme de son propre paysage public.

Certains y voient un recul. Or, serait-il possible de faire la part des choses ? De ne pas voir automatiquement toute expression religieuse comme une atteinte à notre intégrité collective, mais plutôt comme une réalité humaine, historique et sociale avec laquelle il faut apprendre à composer ?

La pratique religieuse étant d’ordre personnel, la ligne est parfois floue entre la volonté de séparer la religion de l’État et le respect de la liberté de croyance. La ligne est aussi floue entre laïcité et hostilité à toute expression du religieux.

Soyons prudents avec cela. Oui, le prosélytisme peut heurter. Oui, les prières de rue, les symboles religieux et les campagnes d’affichage confessionnelles méritent d’être discutés publiquement. Mais la religion fera toujours partie du paysage, que l’on soit croyant ou non.

Il ne faut donc pas confondre la laïcité de l’État, qui concerne les institutions publiques et certains fonctionnaires en position d’autorité, avec l’espace public lui-même. Dans une société libre, cet espace demeure traversé par des idées, des croyances, des convictions, des tensions et parfois même des messages qui nous dérangent. C’est aussi cela, vivre en démocratie.

Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

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