« Ça peut arriver à n’importe qui » : le témoignage d’un sans-abri à la rue à Sherbrooke

Partagez

Écoutez cet article en version audio :
0:00
0:00

SHERBROOKE – F, on va l’appeler comme ça, était derrière les poubelles d’un magasin dans l’est de Sherbrooke. Il ramassait des canettes. Une activité qui permet à plusieurs des plus vulnérables de notre société de survivre, surtout en cette période de crise économique qui ne dit pas son nom.

Nous avons pris le temps de discuter un peu, et voici son histoire, très semblable à celle de nombreux sans-abri d’ici.

Né en Abitibi en 1980, père de deux enfants, il raconte qu’une séparation difficile lui a fait perdre pied. Comme bien des gens, il lui arrivait de consommer avant de tomber dans la rue. Mais cette descente aux enfers l’a fait sombrer davantage dans l’alcool. Personne ne choisit d’avoir des problèmes de consommation, encore moins de finir à la rue.

Un campement caché, mais toléré par la ville

Il explique vivre dans un campement près de la rivière, où la présence des itinérants est tolérée par la ville, loin des regards. Certains se sont créé une sorte de société parallèle, bricolant des cabanes de fortune, même si ce sont surtout des tentes qui cachent une misère que plusieurs préfèrent ne pas voir publiquement.

Il raconte aussi la violence du milieu. Les vols, les agressions, la méfiance constante. « Je ne fais pas confiance à beaucoup de monde », dit-il. Une partie de l’hiver, il l’a passée au Partage Saint-François qui, malgré les difficultés à retenir son personnel et les défis grandissants de l’itinérance, continue d’accomplir une mission extrêmement complexe.

L’hiver a été dur. Mais selon lui, ce printemps l’est tout autant, pour d’autres raisons. Il ne fait jamais beau, dit-il. Il pleut ou il fait froid. Ce n’est jamais agréable de passer ses journées dehors. Encore moins quand on doit fouiller les poubelles pour gagner un peu d’argent pour s’en sortir.

« Il faut quasiment avoir une voiture maintenant »

Une récente réforme du système de consigne a bouleversé le quotidien des ramasseurs de canettes. F affirme devoir marcher près de 40 minutes pour aller porter ses sacs remplis de contenants chez Consignaction. Jusqu’à récemment, la plupart des épiceries et plusieurs dépanneurs acceptaient encore les canettes et bouteilles dans leurs machines à l’entrée.

Il se demande pourquoi on a retiré cette possibilité aux supermarchés, alors que plusieurs commerçants eux-mêmes souhaitaient conserver le service. À ses yeux, il s’agit encore d’une décision prise sans tenir compte de la réalité des citoyens ordinaires, et encore moins de celle des plus démunis.

F aimerait retrouver un emploi, un logement et une certaine stabilité. Mais avec le prix des loyers, il dit que cela semble presque impossible. Il raconte être arrivé à Sherbrooke après avoir entrepris une thérapie dans un centre de la région. Il y est resté neuf mois avant de quitter.

Malgré tout, il garde une certaine affection pour la ville.

Il trouve que Sherbrooke demeure accueillante et que les gens y sont généralement aidants et sympathiques, surtout lorsqu’il compare avec d’autres endroits au Québec.

Son témoignage rappelle une chose essentielle : cela peut arriver à n’importe qui.

Dans sa jeunesse, il travaillait sur la ferme de ses parents en Abitibi. Plus tard, il a aussi occupé un emploi dans une usine de portes et fenêtres. Une vie ordinaire, semblable à celle de milliers de Québécois.

Il n’a pas choisi ses problèmes de consommation. Il n’a pas choisi la rue non plus.

Aujourd’hui, il fait ce qu’il peut avec les moyens qu’il a. Il ramasse les contenants que les autres abandonnent. Certains jours, il affirme réussir à gagner entre 40 et 50 dollars. Suffisamment pour manger. Mais pas assez pour retrouver la stabilité d’un logement fixe et reprendre réellement le contrôle de sa vie. Malgré tout, il garde en lui une petite flamme qui ne veut pas s’éteindre. Qui espère s’en sortir.

Lorsque vous voyez des gens qui vivent dehors, souriez-leur. Demandez-leur leur nom. Il n’y a rien de tel que d’humaniser les citoyens les plus marginalisés de notre société. Et si vous le pouvez, aidez-les, sans attendre de contrepartie ni porter de jugement.

Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

Nouvelles

Actualités