Jean-Charles Harvey : le journaliste que la mémoire québécoise a effacé

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SHERBROOKE – Il y a des noms qui, au Québec, ne disent plus grand-chose à la plupart des gens. Comme si certaines figures nous ramenaient à un passé que l’on préfère ne pas trop réveiller. Jean-Charles Harvey est de celles-là.

Nous avons eu la chance de discuter avec Yves Lavertu, qui a récemment réédité sa biographie de l’auteur québécois ayant tenté d’éveiller les consciences des années 1930 jusqu’aux années 1960.

Une réédition dans un contexte politique tendu

Lavertu avait déjà publié sa biographie de Harvey chez Boréal, mais c’est finalement à compte d’auteur qu’il a fondé sa propre maison d’édition afin de reprendre les droits sur son livre. Il a accepté de nous replonger dans le parcours de ce personnage aujourd’hui largement oublié de notre histoire collective.

Mais qui était exactement Jean-Charles Harvey ? Il s’agissait d’un auteur, journaliste et militant politique de la première moitié du XXe siècle. Il est notamment connu pour son roman Les Demi-civilisés, une critique des mœurs du Québec d’avant la Révolution tranquille, ouvrage qui fut durement condamné par l’Église catholique à l’époque.

Harvey fut aussi journaliste et propriétaire du journal Le Jour, à travers lequel il s’opposa au régime duplessiste et aux élites traditionnelles canadiennes-françaises. Parmi ses adversaires intellectuels figurait notamment Lionel Groulx. Comme le chanoine Groulx, Harvey prétendait parler à la jeunesse québécoise, mais avec une vision du monde radicalement différente.

À une époque où le clergé exerçait une influence immense sur la société québécoise, Harvey dénonçait ouvertement l’omniprésence de l’Église. Il critiquait également la sympathie de certains membres des élites canadiennes-françaises envers les régimes fascistes européens de l’époque. Un discours qui passait très mal dans le contexte des années 1930 et 1940.

Selon Yves Lavertu, la réédition de son livre survient dans un contexte marqué par la montée du populisme de droite et de mouvements d’extrême droite un peu partout dans le monde. Attaché à la justice sociale et à la démocratie, Lavertu voit dans le parcours de Harvey une réflexion encore pertinente aujourd’hui.

Jean-Charles Harvey ne fut jamais véritablement pris au sérieux par une grande partie des gens de son époque. Pire encore : il semble avoir été progressivement effacé de la mémoire collective québécoise. Comme si son existence nous forçait à regarder certaines contradictions historiques que nous préférons oublier.

Comme le rappelle Lavertu, combien de collèges, de rues ou d’institutions portent encore les noms de personnalités ayant exprimé de la sympathie envers des régimes fascistes européens ? Pendant ce temps, Jean-Charles Harvey n’a droit qu’à quelques rues discrètes ici et là.

Le Québec d’avant la Révolution tranquille était profondément différent de celui d’aujourd’hui. L’histoire ne se répète jamais exactement de la même manière, mais pour Lavertu, c’est justement en revenant aux zones plus inconfortables de notre passé que la société québécoise peut mieux comprendre son évolution.

Harvey demeure une figure polarisante. Autant à gauche qu’à droite, son nom est souvent ignoré. Pour certains, il apparaît comme un visionnaire ayant perçu très tôt certaines dérives possibles du nationalisme autoritaire. Pour d’autres, il représente un précurseur d’un Québec plus pluraliste et ouvert.

Le journaliste n’était pas antisémite. Bien au contraire, il prit position contre les mouvements hostiles aux Juifs au Québec. Il était proche de Olivar Asselin, autre figure quelque peu occultée de notre histoire, qui avait notamment défendu le droit des médecins juifs à pratiquer dans les hôpitaux catholiques de Montréal.

Pour Yves Lavertu, si l’histoire a en partie oublié Jean-Charles Harvey, c’est parce qu’il nous place devant certaines zones d’ombre du passé canadien-français. Une époque où plusieurs intellectuels, journalistes et figures publiques exprimaient une admiration plus ou moins assumée envers Benito Mussolini, Francisco Franco et parfois même Adolf Hitler.

IMAGE TIRÉE DE LA PAGE WIKIPÉDIA / JEAN-CHARLES HARVEY

L’affaire Bernonville : une histoire oubliée

Lavertu rappelle également un épisode aujourd’hui presque oublié : l’affaire Bernonville. Jacques de Bernonville était un collaborateur français ayant participé à la répression contre la Résistance durant l’occupation allemande. Après la guerre, il se réfugia au Québec sous une fausse identité afin d’échapper à la justice française.

Lorsqu’il fut reconnu par un ancien résistant, une importante bataille judiciaire et médiatique éclata : pouvait-on permettre à un collaborateur lié à la Milice française de demeurer au Canada malgré son passé ?

Une partie des élites canadiennes-françaises prit sa défense, convaincue qu’un catholique pratiquant ne pouvait avoir participé à de tels crimes. Parmi ses soutiens figurait notamment Robert Rumilly. À l’inverse, Jean-Charles Harvey dénonça publiquement Bernonville et ceux qui cherchaient à le protéger. Finalement, Bernonville quittera le Québec pour le Brésil, où il terminera sa vie.

On comprend alors un peu mieux pourquoi Jean-Charles Harvey demeure une figure secondaire dans le récit national québécois. Son parcours nous oblige à regarder certains épisodes inconfortables de notre histoire collective. C’est précisément ce qu’Yves Lavertu tente de remettre en lumière avec cette réédition.

Pour lui, il est impossible de comprendre pleinement les tensions politiques actuelles sans revisiter le passé. Et cela implique aussi d’accepter ses contradictions, ses ambiguïtés et ses zones d’ombre. Tous les peuples doivent un jour faire face à leur histoire. Le Québec n’a pas le même passif historique que l’Allemagne ou les États-Unis, mais certains épisodes méritent néanmoins d’être examinés avec lucidité.

Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.


Bibliographie

L’Antifasciste maudit
Auteur : Yves Lavertu
Éditeur : YL éditeur
Année de publication : 2026

Le livre peut être commandé ici : Les Libraires – L’Antifasciste maudit

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