SHERBROOKE – Voilà, c’est fait. Après des années de débats, de commissions, de sorties médiatiques à répétition, Jean-François Roberge vient ajouter une nouvelle couche au projet de loi phare de la CAQ : donner davantage de mordant à la laïcité dans les services publics.
Mais à force d’en parler tous les jours, pendant des décennies, n’a-t-on pas fini par perdre de vue l’essentiel ?
On répète souvent que la laïcité serait une valeur fondatrice du Québec, au même titre que la langue française ou l’égalité entre les hommes et les femmes. Pourtant, cette affirmation mérite d’être nuancée. Oui, une certaine forme de distanciation face au religieux existe depuis les Patriotes de 1837-1838. Mais peut-on réellement dire que la laïcité constitue le cœur de notre identité collective ?
Dans chaque village du Québec, même le plus modeste, se dresse encore une église. Ces bâtiments ne sont pas que des vestiges : ils sont le fruit d’un effort collectif immense. Des générations entières y ont investi temps, argent, matériaux, souvent sans compter. Ce patrimoine, profondément enraciné, témoigne d’une société qui, malgré sa pauvreté relative, croyait en quelque chose de plus grand qu’elle.
Or aujourd’hui, ce legs est trop souvent perçu comme un simple actif immobilier. On démolit, on transforme, on efface. Et ce, au nom d’une laïcité qui, paradoxalement, semble parfois servir d’alibi à un détachement plus large vis-à-vis de notre propre histoire.
De la Révolution tranquille au vide existentiel
La laïcité ne s’est véritablement imposée qu’avec la Révolution tranquille. Mais avec le recul, cette période apparaît moins comme une rupture nette que comme une construction politique et narrative, façonnée au fil du temps.
En retirant le religieux des écoles, des hôpitaux et de la vie publique, on croyait accéder à une société plus libre, plus rationnelle, et ultimement plus heureuse. Pourtant, les indicateurs racontent une autre histoire. Le Québec figure parmi les plus grands consommateurs d’antidépresseurs au Canada, lui-même bien placé à l’échelle mondiale.
La consommation d’alcool demeure élevée, malgré un certain recul chez les jeunes, et les drogues — du cannabis aux substances de synthèse — continuent de faire des ravages. La question se pose, sans détour : avons-nous réellement gagné en bien-être en évacuant toute forme de transcendance de l’espace collectif ?
L’immigration et le retour du religieux
Depuis une trentaine d’années, dans un effort légitime de maintien du français, le Québec a accueilli un nombre important d’immigrants issus notamment d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne. Plusieurs partagent une langue commune avec nous, mais aussi une réalité religieuse différente : l’islam.
Il ne s’agit pas ici de juger cette religion en tant que telle. Mais il faut reconnaître qu’elle structure fortement le quotidien de ses pratiquants. Cinq prières par jour, un calendrier religieux exigeant, des marqueurs visibles comme le voile : pour plusieurs croyants, la foi n’est pas une affaire privée, mais un mode de vie.
Dans une société qui, elle, a largement transformé le religieux en phénomène tabou, la rencontre ne pouvait qu’être frictionnelle.

La nature a horreur du vide
Les Québécois dits « de souche » ont massivement abandonné une religion qui avait pourtant façonné leurs institutions, leurs paysages et une part importante de leur imaginaire collectif.
Oui, le bilan de l’Église est complexe. Mais il serait réducteur d’ignorer l’apport de milliers de religieux et religieuses qui ont consacré leur vie à éduquer, soigner et soutenir la population, souvent sans rémunération réelle.
Ce vide laissé par le catholicisme n’est pas resté vide bien longtemps. Il a été comblé, en partie, par d’autres formes de religiosité, mais aussi par des substituts plus contemporains : consommation, individualisme, divertissement. Pas sûr que l’équilibre y ait gagné.
Ne pas chercher des coupables ailleurs
Il est tentant de pointer du doigt « l’autre ». Pourtant, la question est d’abord interne. Combien d’églises abandonnées, vendues ou détruites témoignent de notre propre désengagement envers ce que nous avons été ?
Le problème n’est pas tant la présence visible de certaines pratiques religieuses que notre propre difficulté à définir ce que nous sommes aujourd’hui.
Blâmer indistinctement les musulmans pour leurs croyances est une réaction simpliste. Oui, certaines pratiques — comme les prières de rue — peuvent être perçues comme des gestes de confrontation. Mais elles ne résument pas une communauté entière, qui est elle-même traversée par des débats, des nuances, des évolutions.
Au fond, le malaise dépasse largement la question du voile ou de la laïcité institutionnelle. Il touche à quelque chose de plus profond : notre rapport à nous-mêmes.
Ce qui nous fragilise, ce n’est pas d’abord l’affirmation des autres, mais l’effacement progressif de notre propre cohérence. Peut-être que le véritable enjeu n’est pas de renforcer la laïcité à coups de lois, mais de retrouver une forme de confiance collective.
Parce qu’un peuple qui sait ce qu’il est n’a pas besoin d’être constamment sur la défensive.

