Jusqu’à 120 000 tonnes de nourriture perdues en Estrie : des solutions émergent

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SHERBROOKE – Dans un contexte où le coût de l’épicerie ne cesse d’augmenter et où la question du gaspillage alimentaire revient de plus en plus souvent dans le débat public, des initiatives numériques cherchent à transformer un problème systémique en solution concrète. En Estrie, l’application Too Good To Go, qui permet aux commerçants de vendre à prix réduit leurs invendus alimentaires, commence tranquillement à changer certaines habitudes de consommation.

Selon l’entreprise Too Good To Go, plus de 120 000 repas ont été sauvés du gaspillage par des utilisateurs estriens en exactement trois ans. Ces repas proviennent d’environ 200 commerces participants dans la région, allant de boulangeries et cafés jusqu’à des épiceries et restaurants. Le principe est simple : les commerces mettent en vente des « paniers surprises » composés d’aliments encore parfaitement consommables, mais qui ne peuvent plus être vendus au prix régulier.

Une réalité préoccupante en Estrie

Ces initiatives prennent tout leur sens lorsqu’on regarde les chiffres. Selon des données publiées par Recyc-Québec en 2022, environ 120 108 tonnes de nourriture sont perdues ou gaspillées chaque année dans la région de l’Estrie. Parmi ces résidus alimentaires, près de 39 % correspondent à du gaspillage évitable, c’est-à-dire des aliments qui auraient pu être consommés.

À l’échelle des ménages, la situation n’est guère plus reluisante. Une étude menée par le Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie, en collaboration avec Too Good To Go en 2025, estime qu’un ménage québécois jette en moyenne pour 604 dollars d’aliments chaque année en raison de dates de péremption dépassées.

Lorsque l’on élargit la perspective au pays entier, les chiffres deviennent encore plus frappants. Selon l’organisme Deuxième Récolte, près de 46,5 % de la nourriture produite au Canada est perdue ou gaspillée. Ce phénomène représente un coût annuel estimé à 3 872 dollars par ménage canadien (Deuxième Récolte, octobre 2024).

IMAGE GRACIEUSETÉ / TOO GOOD TO GO

Des solutions concrètes pour réduire les pertes

Face à ces statistiques, les applications comme Too Good To Go cherchent à créer un pont entre les commerçants et les consommateurs. Pour les commerces, l’intérêt est évident : les produits proposés sur l’application auraient souvent été jetés de toute façon.

Plutôt que de perdre complètement la valeur de ces invendus, les commerçants peuvent récupérer une partie de leurs coûts tout en réduisant leur empreinte environnementale. Cette approche s’inscrit dans une logique d’économie circulaire où la nourriture encore consommable trouve preneur plutôt que de finir à la poubelle.

Mais les avantages ne s’arrêtent pas là. L’application peut également devenir un outil de découverte pour les commerçants. Plusieurs clients qui utilisent ces promotions découvrent ainsi des boulangeries, des cafés ou des restaurants qu’ils n’auraient peut-être jamais visités autrement. Dans un contexte économique où les marges sont parfois serrées dans le secteur de la restauration et de l’alimentation, ces initiatives peuvent aussi contribuer à fidéliser une nouvelle clientèle.

Une flexibilité pour les commerçants

Contrairement à certaines idées reçues, l’application ne remplace pas les stratégies de vente traditionnelles des commerces. Les commerçants conservent un contrôle complet sur la gestion de leurs invendus.

Ils peuvent choisir le nombre de paniers qu’ils souhaitent offrir, déterminer les horaires de récupération et ajuster leur offre selon les journées où ils ont davantage de surplus. Certains commerces utilisent aussi l’application en complément de leurs propres promotions, en mettant par exemple en vedette certains produits à prix réduit directement en magasin.

Cette flexibilité permet aux entreprises d’adapter la solution à leur réalité quotidienne, tout en contribuant à réduire le gaspillage.

IMAGE GRACIEUSETÉ / TOO GOOD TO GO

Un phénomène qui rejoint d’autres tendances

L’intérêt croissant pour ces solutions rappelle aussi une autre pratique dont nous parlions récemment dans nos pages : le « dumpster diving », soit le fait de récupérer des aliments encore consommables dans les déchets des commerces.

Si cette pratique demeure marginale et souvent associée à des milieux militants ou à des personnes vivant dans une situation économique précaire, elle a récemment gagné en visibilité sur les réseaux sociaux. Certaines personnes affirment réussir à réduire considérablement leur budget d’épicerie grâce aux aliments récupérés.

Dans ce contexte, des solutions comme Too Good To Go représentent une alternative plus structurée et plus accessible pour lutter contre le gaspillage alimentaire. Plutôt que de laisser les produits finir à la poubelle, ils sont redistribués à moindre coût à des consommateurs qui souhaitent économiser tout en posant un geste écologique.

Entre conscience environnementale et pression économique

Le succès grandissant de ces initiatives s’explique aussi par un contexte économique particulier. Avec l’augmentation du prix des aliments au cours des dernières années, de plus en plus de consommateurs cherchent des façons de réduire leur facture d’épicerie. Dans ce contexte, les paniers à prix réduit offerts par certains commerces deviennent une option attrayante pour plusieurs familles.

Au-delà des économies, la question du gaspillage alimentaire touche également à des enjeux environnementaux majeurs. La production d’aliments nécessite des ressources importantes, qu’il s’agisse d’eau, d’énergie ou de terres agricoles. Lorsque ces aliments sont jetés, toutes ces ressources sont perdues en même temps. Réduire le gaspillage alimentaire devient donc un levier important dans la lutte contre les changements climatiques.

Une prise de conscience en évolution

Même si les chiffres montrent que le gaspillage alimentaire demeure un problème massif au Canada et au Québec, l’émergence d’initiatives locales et technologiques laisse entrevoir un changement graduel des mentalités.

Entre les applications anti-gaspillage, les programmes de récupération alimentaire et les initiatives communautaires, plusieurs solutions commencent à se multiplier. Dans une région comme l’Estrie, où les circuits courts, les producteurs locaux et les initiatives citoyennes occupent déjà une place importante, ces nouvelles approches pourraient contribuer à transformer progressivement notre rapport à la nourriture.

Car au fond, derrière les statistiques impressionnantes, une question simple demeure : pourquoi jeter ce qui peut encore nourrir quelqu’un ?


Sources : Too Good To Go, Recyc-Québec (2022), Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie et Too Good To Go (2025), Deuxième Récolte (octobre 2024).

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