La semaine dernière, un étrange ballet s’est orchestré derrière un supermarché de Sherbrooke. Tout est parti d’une simple publication Facebook dans un groupe consacré au dumpster diving — cette pratique qui consiste à récupérer des aliments ou des objets encore utilisables dans les conteneurs des commerces.
À l’origine de la trouvaille : Samuel Vachon, 28 ans, et son copain Michaël Gagné. Les deux jeunes hommes ont découvert ce qu’ils décrivent comme « la trouvaille du siècle » : des centaines de paquets de fromage en tranches, des contenants de lait, de crème à café, des œufs, de la crème glacée… Le tout fraîchement jeté.
En quelques heures, la nouvelle s’est propagée. Selon les auteurs de la publication, interrogés par le Journal de Sherbrooke, jusqu’à six voitures à la fois se succédaient derrière le commerce. Des familles entières se sont déplacées, certaines venant d’aussi loin que Val-des-Sources, pour récupérer gratuitement des denrées encore consommables.
Entre réglementation et gaspillage
Il est probable que l’épicier ait été contraint de jeter ces produits à la suite d’un problème technique, comme une hausse de température dans ses réfrigérateurs. Les commerces alimentaires sont soumis à des normes strictes imposées par le MAPAQ (ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec). À la moindre rupture de la chaîne du froid, les produits doivent être retirés des tablettes.
D’un point de vue réglementaire, la décision peut se comprendre. D’un point de vue humain, la scène laisse songeur : des coffres d’automobiles remplis de lait et de fromage encore froids, des parents soulagés, des jeunes qui découvrent une façon inusitée de faire l’épicerie.
La température glaciale des dernières semaines a d’ailleurs contribué à préserver les aliments. Plusieurs personnes rencontrées sur place affirmaient que cette récupération les aiderait concrètement : chômage, incapacité temporaire de travailler, véhicule brisé… Autant de réalités qui fragilisent le quotidien. Un livreur sherbrookois, père de plusieurs enfants, expliquait que cette « chance » arrivait à point nommé.

Une pratique qui se démocratise
Samuel et Michaël ne se considèrent pas comme des militants. Ils disent avoir découvert le phénomène en regardant du contenu sur TikTok et Instagram. Depuis quelques mois, ils explorent les conteneurs de divers commerces et ont récupéré tentes de camping, chaises pliantes, sacs de couchage, chandelles, vêtements, chocolats saisonniers.
« On n’a pas fait l’épicerie depuis plus d’un mois », affirment-ils. Leur démarche est à la fois économique et ludique : une chasse au trésor dans un contexte où les emplois se font plus rares pour les jeunes et où le coût de la vie continue de grimper.
Jusqu’à récemment, le dumpster diving était surtout associé à des milieux militants, notamment à Montréal, autour du mouvement Food Not Bombs, qui récupère des aliments invendus pour préparer des repas gratuits destinés aux gens de la rue. Des étudiants y avaient aussi recours pour réduire leurs dépenses.
Aujourd’hui, le profil du « glaneur urbain » s’est élargi. Étudiants, travailleurs pauvres, parents, nouveaux arrivants comme Québécois établis de longue date : tous peuvent s’y retrouver. L’inflation persistante et la « réduflation » — cette pratique consistant à diminuer la quantité d’un produit sans en réduire le prix — alimentent un sentiment d’essoufflement généralisé chez les consommateurs.
Un code d’éthique informel pour tous
Contrairement aux clichés, les adeptes du dumpster diving affirment suivre un code d’éthique informel : ne prendre que ce que l’on consommera ou donnera, partager lorsque possible, et surtout, ne pas laisser de désordre derrière soi. On conseille même de laisser les lieux plus propres après son départ qu’à son arrivée.
Des groupes dédiés existent sur Facebook et Reddit, où l’on échange conseils, trouvailles et mises en garde. On y rappelle notamment l’importance de respecter les commerçants et d’éviter toute confrontation. Mais aussi de se tenir au courant des rappels provenant de Santé Canada, si un produit venait à représenter un certain risque.
Un miroir des maux de notre société
Au-delà de l’anecdote, l’épisode pose une question plus large : comment en est-on arrivé à voir des familles se réjouir de produits jetés ? Entre contraintes sanitaires, gaspillage alimentaire et pression économique, l’événement agit comme un révélateur.
Les commerces peinent à maintenir leurs marges. Les consommateurs peinent à remplir leur panier. Et dans cet interstice, des jeunes comme Samuel et Michaël trouvent une façon de contourner le système — sans revendication idéologique marquée, mais avec une débrouillardise bien de chez nous.
Le dumpster diving n’est plus marginal. Il s’inscrit désormais dans le paysage urbain, symptôme d’une époque où l’abondance côtoie la précarité — parfois, dans le même conteneur.

