COWANSVILLE — Les murs, les clôtures et les postes de garde ne suffisent plus toujours à empêcher la contrebande d’entrer dans les prisons. Avec la démocratisation des drones, les établissements correctionnels doivent maintenant surveiller non seulement leurs portes et leur périmètre, mais également ce qui arrive du ciel.
Une nouvelle saisie effectuée à l’Établissement de Cowansville vient rappeler l’ampleur du problème. Le 18 août, des membres du personnel ont intercepté du concentré de cannabis, de la méthamphétamine, de la marijuana, du tabac ainsi que des téléphones cellulaires et leurs accessoires. Le Service correctionnel du Canada (SCC) estime la valeur de ces produits et appareils à 64 243 $ en établissement.
Le SCC ne précise toutefois pas comment les objets saisis le 18 août sont entrés, ou ont tenté d’entrer, dans l’établissement. Rien dans le communiqué ne permet donc d’affirmer que cette saisie précise est liée à un drone. Elle s’inscrit néanmoins dans une problématique beaucoup plus large que le Service correctionnel reconnaît lui-même : l’utilisation de drones pour faire parvenir des drogues, des armes, des téléphones cellulaires et d’autres objets interdits derrière les murs des pénitenciers.
Une série de saisies à Cowansville
La saisie du mois d’août est loin d’être un événement isolé à Cowansville. L’établissement fédéral à sécurité moyenne, inauguré en 1966, possède une capacité pondérée de 599 détenus.
Depuis mars seulement, le SCC a rendu publiques au moins six importantes saisies à Cowansville. Leur valeur en établissement atteint ensemble 615 672 $.
Le 13 mars, du hachisch, de la méthamphétamine en cristaux, de la cocaïne, du tabac ainsi qu’un téléphone cellulaire et des accessoires avaient été saisis, pour une valeur estimée à 117 395 $. Une semaine plus tard, une autre saisie de 144 880 $ comprenait notamment de la cocaïne, du hachisch, du cannabis, des téléphones cellulaires et une arme artisanale.
Les 12 et 13 avril, une nouvelle opération avait permis de récupérer de la cocaïne, de la méthamphétamine en cristaux, du hachisch, du concentré de cannabis, du tabac ainsi qu’un téléphone cellulaire. La valeur annoncée atteignait alors 128 434 $. Une autre saisie de 54 640 $ avait suivi le 4 juin.
Enfin, le 28 juin, le personnel avait intercepté du hachisch, du concentré de cannabis, du tabac, du papier à rouler et une arme blanche. La valeur de cette saisie était estimée à 106 080 $.
Ces chiffres doivent être lus avec une certaine prudence : le SCC parle de « valeur en établissement », et non de valeur de détail à l’extérieur de la prison. Ils permettent néanmoins de constater l’importance du marché clandestin derrière les murs.
La contrebande arrive aussi du ciel
Pendant des décennies, la sécurité carcérale s’est largement concentrée sur les portes, les visiteurs, les véhicules, les colis et les personnes entrant dans les établissements. Le drone change considérablement la donne. Un appareil piloté à distance peut contourner une bonne partie de ces contrôles traditionnels pour transporter un colis jusque dans le périmètre d’une prison.
Le Service correctionnel reconnaît officiellement que des drones non autorisés sont utilisés pour tenter de faire entrer des drogues, des armes et des téléphones cellulaires dans les pénitenciers fédéraux. Le SCC demande d’ailleurs aux résidents vivant près de ses établissements de signaler les drones suspects, les véhicules inhabituels, les appareils écrasés ou encore les colis retrouvés au sol.
L’ampleur du phénomène n’est plus marginale. Entre le 1er janvier et le 30 juin 2024, le SCC avait recensé 290 incidents liés à des drones dans ses établissements. Selon l’organisation, l’activité des appareils avait été détectée dans 98 % de ces incidents grâce aux systèmes installés dans les prisons fédérales.
Ce taux de détection élevé ne signifie toutefois pas que tous les colis sont nécessairement interceptés. Il indique que l’activité du drone a été repérée. Le défi suivant consiste à localiser le colis, identifier les personnes impliquées et empêcher que son contenu se retrouve entre les mains de détenus.
Les données du SCC montrent également une forte progression des saisies de drogues dans les pénitenciers. Leur nombre est passé de 2 444 en 2015-2016 à 6 586 en 2024-2025, soit une augmentation de près de 170 %. Le Service correctionnel relie notamment cette hausse de ses saisies à la vigilance du personnel, mais aussi à l’augmentation des incursions de drones.
Le téléphone, un objet particulièrement problématique
Parmi les objets qui reviennent constamment dans les communiqués du SCC se trouvent les téléphones cellulaires. Ils sont officiellement considérés comme des objets interdits dans les établissements fédéraux, au même titre que les drogues illicites et les armes.
Le problème dépasse la simple possession d’un appareil électronique. Les détenus disposent normalement d’un système téléphonique réglementé leur permettant de communiquer avec leurs proches et avec l’extérieur. Ce système permet au Service correctionnel de contrôler l’accès aux téléphones et, lorsque la loi et les politiques le permettent, de surveiller les communications. Un cellulaire clandestin contourne cette infrastructure.
C’est aussi ce qui explique le développement d’outils spécialement destinés à trouver ces appareils. Le SCC utilise maintenant des détecteurs ferromagnétiques et a formé des chiens capables de repérer des dispositifs électroniques dissimulés. Ces chiens sont notamment entraînés à trouver des téléphones cellulaires et d’autres appareils de stockage électronique.
Des armes dans les colis
Les armes constituent évidemment l’autre dimension inquiétante du phénomène. La Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition classe parmi les objets interdits les armes, leurs composantes, les munitions et tout objet conçu ou modifié pour tuer, blesser ou immobiliser une personne lorsqu’il est possédé sans autorisation.
À Cowansville, une arme artisanale a ainsi été saisie le 20 mars et une arme blanche le 28 juin. En avril 2025, le personnel avait également récupéré des lames et des tournevis en même temps que des téléphones cellulaires, du cannabis et du tabac. Encore une fois, les communiqués concernant ces saisies ne permettent pas nécessairement d’attribuer chaque objet à une livraison par drone. Le SCC confirme cependant que les armes font partie des marchandises que des individus tentent de livrer dans les prisons à l’aide de ces appareils.
Le phénomène ne se limite d’ailleurs pas au Québec. En août, à l’Établissement de Joyceville, en Ontario, plusieurs colis contenant notamment des armes blanches, de la méthamphétamine, du cannabis, du tabac et des accessoires de téléphones cellulaires ont été saisis. Leur valeur en établissement était estimée à plus de 800 000 $.
Une course technologique
Face à des drones de plus en plus accessibles, Ottawa tente maintenant de mener une véritable course technologique contre les trafiquants. Les prisons fédérales disposent de systèmes de détection des drones auxquels s’ajoutent des détecteurs ioniques pour les drogues, des appareils à rayons X, des détecteurs de métaux, des détecteurs ferromagnétiques, des équipes canines et progressivement des appareils de balayage corporel.
Une étape importante a été franchie en mars 2025. Le gouvernement fédéral a accordé au Service correctionnel du Canada une exemption à certaines dispositions de la Loi sur la radiocommunication afin de permettre l’utilisation de brouilleurs de radiofréquences dans certaines circonstances. La même exemption vise les services correctionnels provinciaux québécois. Ces appareils peuvent perturber les communications sans fil et constituent donc potentiellement un outil à la fois contre certains drones et contre les téléphones cellulaires clandestins.
Le déploiement demeure cependant graduel. Dans un document préparé pour une comparution devant le Comité permanent de la sécurité publique et nationale en mars 2026, le SCC indiquait travailler à la mise en œuvre des brouilleurs et d’autres contre-mesures technologiques. Il précisait également évaluer les considérations de santé et de sécurité entourant le brouillage des systèmes aériens sans pilote avant leur utilisation dans certains établissements.
Autrement dit, les brouilleurs ne constituent pas encore une solution magique permettant de fermer complètement le ciel au-dessus des prisons. Le SCC combine plutôt plusieurs couches de sécurité : détection électronique, renseignement, équipes canines, fouilles, surveillance du périmètre, coopération policière et nouvelles technologies.
Les murs ne suffisent plus
La contrebande carcérale n’est évidemment pas née avec les drones. Drogues, tabac, armes et autres objets interdits entraient déjà dans les prisons bien avant leur apparition. Ce que le drone change, c’est la possibilité de contourner physiquement une partie du dispositif de sécurité.
La multiplication des saisies à Cowansville illustre cette nouvelle réalité. En quelques mois seulement, des centaines de milliers de dollars de drogues, de téléphones et d’armes ont été retirés de la circulation à l’intérieur de l’établissement. Et ce ne sont, par définition, que les objets découverts.
Le défi pour le Service correctionnel sera donc de faire évoluer sa sécurité aussi rapidement que la technologie utilisée par ceux qui tentent de la contourner. Après avoir fortifié les portes et les clôtures, les prisons doivent maintenant apprendre à défendre leur espace aérien.
Le SCC rappelle finalement que toute personne observant une activité suspecte autour d’un établissement fédéral peut transmettre des informations anonymement au 1-866-780-3784. Faire voler un drone dans un espace aérien restreint ou contrôlé autour d’une prison fédérale sans l’autorisation du directeur est interdit.
Sources :
- Service correctionnel du Canada — communiqué du 25 août 2026 sur la saisie du 18 août à Cowansville. Saisie d’objets interdits et non autorisés à l’Établissement de Cowansville
- Service correctionnel du Canada — informations officielles sur les drones, les livraisons d’objets interdits et la ligne de signalement. Contrer les activités illégales liées aux drones
- Service correctionnel du Canada — mesures de sécurité, détecteurs, équipes canines, téléphones cellulaires et brouilleurs. Sécurité en établissement
- Service correctionnel du Canada — réponse au rapport annuel de l’enquêteur correctionnel, comprenant les données sur les 290 incidents de drones recensés durant les six premiers mois de 2024. Réponse au 51e rapport annuel de l’enquêteur correctionnel
- Service correctionnel du Canada — cahier de transition de mai 2025, comprenant les données sur l’augmentation des saisies et les moyens de lutte contre les drones. Cahier de transition à l’intention du ministre
- Innovation, Sciences et Développement économique Canada — autorisation du projet pilote permettant l’utilisation de brouilleurs de radiofréquences dans les établissements correctionnels. Projet pilote sur l’utilisation de brouilleurs de fréquences
- Service correctionnel du Canada — document préparé pour le Comité permanent de la sécurité publique et nationale, mars 2026, sur les drones, les brouilleurs et les nouvelles contre-mesures technologiques. Comparution devant le Comité permanent de la sécurité publique et nationale
- Gouvernement du Canada — Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition, définition légale des objets interdits. Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition

