L’anglais gagne-t-il du terrain à Sherbrooke? Le débat est lancé

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SHERBROOKE — Est-ce simplement une impression, ou entend-on réellement davantage parler anglais dans les rues, les commerces et les restaurants de Sherbrooke qu’il y a une dizaine d’années? La question a provoqué une longue discussion sur le forum Reddit r/Quebec, où des internautes de plusieurs régions ont comparé ce qu’ils observent dans leur quotidien. Et comme souvent lorsqu’il est question de langue au Québec, les perceptions sont parfois complètement opposées.

À l’origine de la discussion, l’internaute Patatemagique explique avoir grandi en Estrie avant de s’installer à Montréal. De retour dans la région, celui-ci affirme remarquer beaucoup plus souvent l’anglais à Sherbrooke, notamment dans certains restaurants, commerces et secteurs de la ville. Il se demande alors si la situation est propre à Sherbrooke ou si le même phénomène peut être observé à Trois-Rivières, Chicoutimi, Gatineau ou ailleurs au Québec.

Des Sherbrookois qui ne voient pas du tout la même ville

Les réponses concernant Sherbrooke sont particulièrement intéressantes parce qu’elles vont dans toutes les directions. Certains affirment effectivement entendre davantage d’anglais qu’autrefois. Patatemagique cite notamment le centre-ville, Rock Forest et certains établissements qu’il fréquente. D’autres internautes attribuent cette présence à des Montréalais anglophones qui auraient quitté la métropole, entre autres pour profiter du coût du logement et de la qualité de vie en Estrie. Il s’agit toutefois d’une hypothèse avancée dans la discussion et non d’un phénomène démontré par les données présentées.

D’autres Sherbrookois rejettent carrément cette impression. Filobel, qui dit avoir vécu avec une conjointe anglophone à Sherbrooke, considère au contraire qu’il est difficile de fonctionner uniquement en anglais lorsqu’on sort de Lennoxville. Mille-Sabords, qui affirme vivre à Sherbrooke depuis toujours, dit également ne pas observer cette anglicisation. Un autre internaute, bigtunapat, rappelle pour sa part la présence de touristes américains et de l’Université Bishop’s pour expliquer pourquoi l’anglais peut être davantage entendu à certains endroits sans nécessairement signifier que la population sherbrookoise abandonne le français.

C’est probablement là que se trouve une partie de la réponse : entendre davantage une langue dans l’espace public ne signifie pas automatiquement qu’un transfert linguistique généralisé est en cours.

Les chiffres montrent une évolution, mais pas un renversement

Les données de Statistique Canada permettent justement de mettre ces impressions en perspective. En 2016, 7 500 résidents de la ville de Sherbrooke avaient l’anglais comme première langue officielle parlée, contre 148 215 pour le français. En 2021, le nombre était passé à 8 705 pour l’anglais et à 157 275 pour le français. Le groupe ayant à la fois le français et l’anglais comme premières langues officielles parlées est également passé de 2 435 à 3 435 personnes.

Il y a donc bel et bien davantage de personnes associées à l’anglais qu’en 2016 en nombre absolu, mais Sherbrooke demeure massivement francophone. Les données ne soutiennent certainement pas l’idée voulant que Sherbrooke soit devenue une ville anglophone en quelques années.

Il faut également tenir compte du bilinguisme. En 2021, la région métropolitaine de Sherbrooke affichait un taux de bilinguisme français-anglais de 46 %, l’un des plus élevés parmi les régions métropolitaines canadiennes. Une population plus bilingue peut évidemment produire davantage de conversations en anglais dans les cafés, les restaurants ou entre amis, sans que les personnes concernées aient nécessairement cessé d’utiliser le français dans les autres sphères de leur vie.

Lennoxville demeure un cas bien particulier

On ne peut évidemment pas parler de la situation linguistique sherbrookoise sans parler de Lennoxville. La présence anglophone dans ce secteur ne date aucunement des dernières années. Elle fait partie de l’histoire de l’Estrie et continue notamment d’être alimentée par les institutions anglophones qui s’y trouvent.

L’Université Bishop’s demeure l’un des principaux pôles de cette communauté. L’établissement anglophone compte environ 3 000 étudiants et indique que plus du quart de sa population étudiante internationale provient de plus de 70 pays. L’université précise également qu’une proportion importante de ses nouveaux étudiants arrive sans connaître le français. Il n’est donc pas particulièrement surprenant que l’anglais soit couramment entendu autour du campus et dans les commerces fréquentés par les étudiants.

Cela ne signifie cependant pas que la situation de Lennoxville puisse être automatiquement transposée au reste de Sherbrooke. C’est précisément ce que plusieurs participants à la discussion ont voulu rappeler.

Le phénomène dépasse cependant Sherbrooke

La discussion devient encore plus intéressante lorsqu’on quitte l’Estrie. Des internautes de Gatineau parlent d’une arrivée importante d’anglophones en provenance d’Ottawa. D’autres disent entendre davantage d’anglais à Laval, Terrebonne, Montréal et même Trois-Rivières. À l’inverse, certains participants de Shawinigan, Chicoutimi et Trois-Rivières disent ne constater pratiquement aucun changement dans leur environnement.

Les données provinciales montrent néanmoins que la question linguistique n’est pas complètement imaginaire. Entre 2016 et 2021, l’Office québécois de la langue française constatait une diminution de la proportion de personnes utilisant principalement le français dans plusieurs indicateurs, particulièrement dans la région métropolitaine de Montréal et dans la partie québécoise de la région d’Ottawa-Gatineau. L’OQLF rapportait également une progression de la connaissance de l’anglais au sein de la main-d’œuvre québécoise.

Sherbrooke demeure toutefois dans une situation très différente. Chez les travailleurs âgés de 18 à 34 ans de la région métropolitaine de Sherbrooke interrogés dans une étude de l’OQLF, 62 % déclaraient travailler exclusivement en français. Cette proportion atteignait 69 % à Trois-Rivières et 73 % à Saguenay, alors qu’elle descendait à 36 % dans la région montréalaise.

Dans les écoles de l’Estrie, le français conserve également une très forte majorité : en 2021, 91 % des élèves fréquentaient une école de langue française contre 9 % une école de langue anglaise.

Une autre forme d’anglicisation?

Un autre élément revient constamment dans la discussion : l’anglicisation ne passerait peut-être plus uniquement par la présence traditionnelle d’une communauté anglophone. Plusieurs internautes francophones disent eux-mêmes utiliser de plus en plus de mots anglais, parfois sans véritablement s’en rendre compte.

Certains participants âgés d’une trentaine d’années expliquent passer une grande partie de leur vie numérique dans un univers anglophone : séries, réseaux sociaux, jeux vidéo, forums, musique et vidéos. Il leur arrive alors de connaître spontanément un mot en anglais avant de retrouver son équivalent français. D’autres racontent entendre des conversations où les deux langues sont constamment mélangées.

Cette distinction est importante. Le vieux portrait d’une anglophone de Lennoxville parlant anglais dans son quartier n’est pas nécessairement ce qui préoccupe les internautes. Plusieurs parlent plutôt d’une influence culturelle anglophone qui traverse désormais les frontières linguistiques traditionnelles et touche directement des francophones.

Impression ou véritable changement?

La réponse se trouve probablement quelque part entre les deux camps de la discussion. Non, Sherbrooke n’est pas devenue une ville anglophone. Les données disponibles montrent encore une domination très nette du français, et la présence historique de l’anglais à Lennoxville peut donner une perception différente selon les endroits fréquentés.

Mais affirmer que rien ne change serait également trop simple. Le nombre de Sherbrookois ayant l’anglais comme première langue officielle parlée a progressé entre les deux derniers recensements disponibles, le bilinguisme est particulièrement répandu dans la région et l’anglais occupe une place considérable dans l’univers culturel et numérique des jeunes Québécois.

Il faudra surtout attendre les résultats linguistiques détaillés du Recensement de 2026 pour savoir si les tendances observées en 2021 se sont poursuivies. Le recensement de cette année est présentement en cours, ce qui signifie que les chiffres permettant de mesurer précisément l’évolution récente de Sherbrooke ne sont pas encore disponibles.

Entre-temps, la longue discussion sur Reddit aura au moins permis de montrer une chose : selon le quartier où l’on habite, son âge, les commerces que l’on fréquente et même les gens avec qui l’on passe ses journées, deux personnes peuvent vivre dans la même ville et avoir une perception complètement différente de sa réalité linguistique.

Sources :

  • Discussion « L’anglicisation, partout en même temps… », r/Quebec, Reddit.
  • Statistique Canada, Recensement de la population de 2021, données linguistiques pour la ville et la région métropolitaine de Sherbrooke.
  • Office québécois de la langue française, données sur la situation linguistique au Québec et la langue de travail.
  • Office québécois de la langue française, données sur la langue d’enseignement en Estrie.
  • Université Bishop’s, renseignements institutionnels sur sa population étudiante et internationale.

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