J’ai connu Angine de Poitrine avant qu’ils ne deviennent célèbres

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SHERBROOKE — C’était à la fin du mois de juillet ou au début du mois d’août 2024. Je me trouvais alors dans mon quartier d’enfance, Port-Alfred, à La Baie, dans la ville de Saguenay.

Port-Alfred n’est pas un quartier comme les autres. C’est un ancien quartier ouvrier bâti autour de l’industrie, du port et des usines qui ont longtemps fait vivre des générations de familles. Quand j’étais jeune, ça pouvait parfois brasser. Tout le monde connaissait quelqu’un qui avait eu des démêlés avec la justice. Plusieurs familles vivaient difficilement. Mais c’est aussi un endroit où les gens sont travaillants, solidaires et profondément attachés à leur coin de pays.

Comme beaucoup d’autres, ma famille a quitté la région lorsque j’étais adolescent pour s’installer à Sherbrooke. Pendant longtemps, j’ai eu l’impression que le Saguenay était une région qui survivait plus qu’elle ne vivait réellement. Les fermetures d’usines, le départ des jeunes et le vieillissement de la population alimentaient souvent un discours pessimiste sur l’avenir.

Pourtant, lorsque j’y suis retourné passer du temps il y a deux ans, j’ai découvert quelque chose de différent.

J’ai vu une région qui semblait avoir retrouvé confiance en elle-même. Une région où des jeunes entrepreneurs lançaient des projets, où des artistes remplissaient les salles et où des initiatives citoyennes voyaient le jour un peu partout. Le Saguenay n’était plus seulement nostalgique de son passé industriel : il recommençait à croire en son avenir.

Le festival Le Culte de Port-Alfred représente bien cette renaissance.

L’événement est né autour d’un projet qui aurait semblé improbable quelques années auparavant : sauver l’église Saint-Édouard. Ce bâtiment emblématique du quartier avait fermé ses portes dans la grande vague de fermetures des lieux de culte qui a frappé le Québec. Pour plusieurs citoyens, perdre cette église aurait été perdre une partie de l’âme du quartier.

Des passionnés du patrimoine, des bénévoles et plusieurs artistes, dont mes amis du groupe Orloge Simard, ont alors décidé de se mobiliser pour lui donner une nouvelle vocation. L’idée était simple : transformer ce symbole du passé en un lieu tourné vers l’avenir, notamment par la création d’une bibliothèque.

C’est dans cette ambiance que s’est déroulé Le Culte de Port-Alfred.

Il faisait chaud et humide. La journée venait à peine de commencer. Vers dix heures du matin, les festivaliers arrivaient tranquillement. Les gens prenaient une bière, discutaient avec leurs voisins et profitaient du soleil. Le party ne levait pas encore vraiment.

Puis, vers midi, deux extraterrestres sont montés sur scène.

Leur nom : Angine de Poitrine.

À l’époque, personne ou presque ne pouvait imaginer ce qui les attendait. Ils ont livré leur spectacle comme tant d’autres groupes régionaux avant eux. Pourtant, avec le recul, on se rend compte que nous assistions aux premiers chapitres d’une histoire qui allait prendre des proportions complètement inattendues.

Aujourd’hui, leur succès dépasse largement les frontières du Saguenay. Ils font parler d’eux partout au Québec et bien au-delà. Mais ce jour-là, ils étaient simplement un groupe étrange, original et énergique qui jouait devant un public réuni dans un ancien quartier ouvrier du bout du monde.

J’ai acheté leur cassette cette journée-là sans me douter de ce qui allait suivre. J’ai continué à suivre leur parcours par la suite. L’année dernière encore, lorsque mon frère est retourné au Saguenay, je lui ai demandé de me rapporter leur disque ainsi que deux t-shirts du groupe.

Ils n’étaient pas encore les vedettes qu’ils sont devenus aujourd’hui. Mais ils étaient déjà de formidables ambassadeurs pour le disquaire Planète Claire et pour toute cette scène culturelle saguenéenne qui était en train d’émerger.

Leur succès raconte aussi quelque chose de plus grand qu’un simple groupe de musique.

Il rappelle que les belles histoires ne commencent pas toujours à Montréal, Toronto ou New York. Elles peuvent aussi naître dans un ancien quartier ouvrier du Saguenay, lors d’un festival organisé par des passionnés qui refusent de laisser mourir leur patrimoine.

À une époque où l’on parle souvent du déclin des régions, Angine de Poitrine et Le Culte de Port-Alfred nous rappellent qu’il existe encore des endroits où l’on ose créer, bâtir et rêver.

Et parfois, cela suffit pour changer le destin d’un quartier, d’une région ou d’un groupe de musique.

Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

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