SHERBROOKE – Notre ville est un pôle universitaire reconnu partout au Québec, et même au-delà. L’Université de Sherbrooke, ainsi que Bishop’s University, attirent des étudiants de partout, désireux de vivre une expérience en dehors des grands centres urbains. Notamment pour y éviter un coût du logement plus cher. Mais ce modèle, qui a longtemps fait la prospérité de Sherbrooke, peut-il vaciller, en raison de la généralisation de l’intelligence artificielle dans nos vies ? Petite réflexion sur un sujet polémique.
L’heure des choix
Il fait beau en cette fin de session sur le campus de l’Université de Sherbrooke. Mais il faut dire qu’après un hiver difficile et un printemps tardif, plusieurs étudiants reconsidèrent leurs choix. Faut-il poursuivre à la maîtrise ? Ou même, devrais-je m’orienter à la place vers les « métiers » au lieu de finir mon bacc ?
Ces discussions reviennent souvent dans les groupes d’amis. Plusieurs mentionnent avoir de la difficulté à trouver — et maintenir — un emploi dans un environnement économique dégradé. On entend parler d’entreprises, notamment Palantir, qui affirment vouloir former d’aspirants candidats après leur secondaire, au lieu de les recruter à l’université. Où, selon les bonzes de la Silicon Valley, ils subiraient un endoctrinement idéologique.
Un diagnostic sans appel
En France, le docteur Laurent Alexandre, entre autres fondateur du site Doctissimo, est un habitué des plateaux télévisés. Il défend souvent, avec de nombreux détracteurs, des idées que l’on pourrait qualifier d’osées. Il y a environ six mois, il a sorti le livre Ne faites plus d’études : apprendre autrement à l’ère de l’IA, où il affirme que les universités sont dépassées face à l’explosion et à l’amélioration constante des différents modèles de langage.
Certains modèles d’IA auraient un taux de réussite bien supérieur aux médecins les plus expérimentés pour détecter des maladies. C’est le cas, entre autres, en radiologie. Et bien des gens utilisent l’IA générative non seulement pour faire des recherches, mais aussi comme psychologue. Dans ce contexte, l’université peut-elle demeurer pertinente ?
De nombreux griefs contre l’université
À l’Université de Sherbrooke, un trimestre coûte environ 2000 $, si l’on inclut les droits de scolarité, les frais administratifs et les contributions demandées aux étudiants. C’est beaucoup. Si un étudiant ne s’endette pas davantage durant ses études, son baccalauréat lui aura coûté au minimum 12 000 $. Et ce, sans garantie de retour sur investissement.
De plus, avec les courants militants dans les universités, de plus en plus de jeunes, et leurs parents, s’opposent à l’idée de les fréquenter. Bien que cela ne date pas d’hier, l’écart se creuse toujours un peu plus entre la société civile, celle du « pays de la vie ordinaire », pour reprendre le terme de l’essayiste Mathieu Bélisle, et un milieu académique de plus en plus cloisonné.
À l’ère de l’IA générative, les gens qui le souhaitent peuvent tout apprendre grâce aux différents modèles disponibles en ligne. Vous voulez apprendre le chinois ? Il y a des applications pour vous aider. Vous voulez apprendre à écrire un livre ? Plus besoin de cours universitaires en création littéraire, un modèle génératif pourra vous assister de A à Z.

La revanche de la formation professionnelle
Jadis, la formation professionnelle, ou école des métiers, était censée être réservée à ceux qui « n’aimaient pas l’école ». Comme une sorte de voie de garage pour ceux qui n’étaient pas « assez bons » pour l’université. Or, ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est la revanche de la formation professionnelle.
Jusqu’à présent, il est toujours impossible d’automatiser le travail d’un plombier ou d’un électricien. Ces métiers sont en pénurie. D’ailleurs, les gouvernements en ont pris bonne note. Le gouvernement canadien compte financer la formation et l’accompagnement de centaines de milliers de jeunes adultes pour les métiers professionnels et techniques.
À chaque fois qu’une innovation technologique a eu lieu, c’était toujours les petits métiers qui en pâtissaient. Pensons seulement aux allumeurs de réverbères dans les villes avant l’apparition des lampadaires électriques. Mais ce qui arrive cette fois-ci, ce que le Forum économique mondial qualifie de quatrième révolution industrielle, c’est totalement l’inverse.
Pour la première fois, ce sont les emplois de cols blancs qui sont menacés par l’innovation technique. Prenez la traduction : certains départements universitaires ont fermé leurs portes, ou d’autres ont cessé de recruter de nouveaux étudiants.
D’où peut-être, pour certains, ces réflexions existentielles : devrais-je m’endetter pour un programme universitaire dans un contexte où l’emploi est rare et de plus en plus automatisé ? Ou bien devrais-je apprendre un métier manuel qui me permettra non pas de subir la pression des machines, mais de travailler avec elles ? À leur installation, à leur entretien ? La question est posée. Bienvenue dans le futur.
Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

