Fermetures en série : Le centre-ville est-il devenu invivable pour les commerçants ?

Partagez

Écoutez cet article en version audio :
0:00
0:00

SHERBROOKE – Le contexte économique actuel a contribué à la fermeture de nombreux commerces au centre-ville de Sherbrooke au cours des derniers mois. Parmi eux, le Baumann, qui a cessé ses activités sur la rue Wellington Sud. Le Liverpool, victime d’un incendie il y a quelques années, ne rouvrira finalement pas, à la suite de la décision difficile prise par sa propriétaire, Annie Faucher.

Autre perte marquante : Auguste, véritable institution de la gastronomie sherbrookoise, a également fermé ses portes, laissant un vide important dans l’offre culinaire du centre-ville. À cela s’ajoutent d’autres commerces qui envisagent désormais de quitter le cœur de la ville, comme le Manga café L’Œil de Chat, confronté à des difficultés similaires.

Ces fermetures, qui s’accumulent à un rythme inquiétant, soulèvent une question incontournable : comment expliquer une telle hécatombe commerciale au centre-ville de Sherbrooke ?

Inflation persistante, mesures hostiles à la circulation automobile dans les centres-villes, hausse des loyers commerciaux, difficultés d’approvisionnement, montée en puissance du commerce en ligne, consommateurs au pouvoir d’achat fragilisé : tous ces facteurs — et bien d’autres — convergent aujourd’hui pour provoquer une véritable hécatombe chez les petits commerçants indépendants. Sherbrooke n’y échappe pas. Portrait d’une crise locale, mais symptomatique d’un phénomène qui touche l’ensemble du Québec.

À Sherbrooke, certains estiment que le déclin du centre-ville remonte aux années 1970, avec la construction du Carrefour de l’Estrie. Toutefois, depuis la pandémie de COVID-19 et ses lourdes conséquences économiques, ce déclin semble s’être accéléré à un rythme inédit dans l’histoire récente.

Mais concrètement, qu’est-ce qui cause cette vague de fermetures ? Et surtout, quelle est la suite ? Afin de mieux comprendre la situation, nous avons rencontré deux commerçants du centre-ville ayant traversé de grandes difficultés : le propriétaire d’une librairie d’occasion et celle d’un magasin de bonbons. Ces exemples sont révélateurs d’une réalité qui pourrait être observée ailleurs au Québec, peu importe le type de commerce.

Des choix politiques qui laissent des traces

Pierre, propriétaire de la librairie Le Tourne-Livre, est une figure bien connue du centre-ville sherbrookois depuis près de vingt ans. Posé, calme, il incarne une véritable force tranquille. Or, les dernières années ont été particulièrement éprouvantes.

La pandémie l’a d’abord contraint à fermer boutique pendant plusieurs mois. Il a tenté de maintenir ses activités par la vente sans contact, et plusieurs appels à l’entraide ont circulé sur les réseaux sociaux. Mais pour lui, la crise ne faisait que commencer.

Quand commander en ligne est une évidence pour certains

Selon plusieurs commerçants, les politiques mises de l’avant par l’administration municipale précédente — notamment celles visant à réduire la circulation automobile au centre-ville dans une optique écologiste — ont nui aux efforts de revitalisation commerciale. Les plaintes sont nombreuses : parcomètres, amendes émises par les constables, sens uniques, zones piétonnes, frais de stationnement, bornes défectueuses et obligation d’entrer son numéro de plaque.

Autant de contraintes qui découragent une clientèle familiale, souvent pressée, de fréquenter le centre-ville. À l’inverse, le Carrefour de l’Estrie, malgré son éloignement, offre un stationnement abondant et gratuit — un facteur déterminant pour plusieurs ménages.

Pour Pierre, la situation est aggravée par l’évolution des habitudes de consommation. De plus en plus de lecteurs se tournent vers l’achat en ligne, principalement sur Amazon. Or, la concurrence est particulièrement rude : en Europe, les tarifs postaux pour l’envoi de « livres et brochures » sont subventionnés, ce qui permet à de grandes entreprises de livres usagés, notamment en France et en Allemagne, d’offrir des prix imbattables.

Des acteurs comme l’entreprise allemande Momox, très active sur des plateformes comme Amazon, eBay ou AbeBooks, bénéficient d’un inventaire colossal et d’un appui indirect des États au nom de la diffusion culturelle. Une concurrence que les petits libraires québécois jugent profondément déloyale.

Changements culturels et modes éphémères

À cela s’ajoute une transformation plus large des pratiques culturelles. Le temps consacré à la lecture diminue d’année en année, grugé par les écrans, les jeux vidéo et les réseaux sociaux. Pour survivre, Pierre a dû accepter un second emploi dans une épicerie. Malgré cela, il n’a pas réussi à redresser la situation. La librairie fermera officiellement ses portes le 14 février, jour de la Saint-Valentin.

Le cas de Jenny illustre une autre facette de cette crise. Propriétaire pendant de nombreuses années d’un commerce sur la rue Marquette, puis sur King Ouest près du cénotaphe, La Maison du bonbon était devenue une véritable institution pour des générations d’élèves du quartier, attirés par les bonbons vendus à l’unité.

Lorsque les bonbons exotiques ont gagné en popularité — importés du Japon, des États-Unis, de la Corée du Sud ou du Mexique —, l’engouement était réel. Les influenceurs ont largement contribué à cette tendance. Jenny affirme qu’au cours de la première année, son commerce générait en moyenne 2 000 $ de chiffre d’affaires par jour. Or, ce montant est récemment tombé à environ 200 $ par jour.

Avec des charges en hausse et des revenus divisés par dix, la situation est rapidement devenue intenable. Là encore, la difficulté d’accès au centre-ville et la préférence des familles pour les centres commerciaux périphériques ont joué un rôle. Mais la concurrence aussi.

Qui va se porter à la défense des petits commerçants ?

Le marché des bonbons exotiques s’est rapidement transformé en bulle : trop de commerces ont ouvert simultanément, ou ont ajouté des rayons spécialisés à leurs boutiques existantes. Face à des produits plus coûteux que ceux offerts dans les grandes surfaces comme Dollarama, les consommateurs, en période de restrictions budgétaires, font des choix. Dans un panier d’épicerie, les bonbons figurent souvent parmi les premières dépenses éliminées.

Ces deux histoires illustrent une crise plus large et silencieuse qui frappe le Québec. Inflation, salaires stagnants, précarisation du travail : de plus en plus de personnes en emploi basculent vers la pauvreté. Les banques alimentaires peinent à répondre à la demande croissante.

Dans un tel contexte, est-il étonnant de voir les petits commerçants fermer les uns après les autres ? Incapables de rivaliser avec les grandes chaînes et le commerce en ligne, ils sont souvent les premières victimes de la tempête économique. Cet article a été écrit à Sherbrooke, mais il aurait tout aussi bien pu l’être à Montréal, Québec ou Trois-Rivières.

La crise du commerce de proximité est multifactorielle et ne peut être réduite à une seule cause. Désormais, la balle est dans le camp des élus. Reste à savoir s’ils entendront le cri de détresse des petits commerçants indépendants.

Nouvelles

Actualités