L’hygiène dentaire régulière fait partie des gestes quotidiens les plus recommandés pour prévenir caries et maladies des gencives. Pourtant, derrière cet acte anodin se cache un débat peu connu du grand public : certains fils dentaires pourraient contenir des substances chimiques persistantes et potentiellement nocives. Plusieurs études incitent à la prudence — surtout quand il s’agit de réduire une exposition cumulative à des toxiques environnementaux.
PFAS : des “produits chimiques éternels” en filigrane
Les PFAS (per- et polyfluoroalkylés) forment une vaste famille de substances synthétiques utilisées depuis les années 1950 pour leurs propriétés anti-adhérentes et résistantes à l’eau, à la graisse et au glissement. Ces caractéristiques en ont fait des composants clés de nombreux produits industriels et domestiques, des emballages alimentaires aux vêtements imperméables, en passant par certaines formulations de fils dentaires très glissants.
Dans le cadre d’analyses indépendantes menées par des organisations environnementales, 39 marques différentes de fil dentaire ont été soumises à des tests en laboratoire afin de détecter la présence de fluor organique total — un indicateur compatible avec des composés de la famille des PFAS.
Les résultats ont révélé que 13 des 39 produits analysés, soit environ un tiers du marché testé, présentaient des niveaux mesurables de ces composés fluorés persistants.
Autrement dit, ce ne sont pas quelques produits marginaux qui sont concernés, mais une proportion significative des marques évaluées, incluant des noms largement distribués en pharmacie et recommandés par des professionnels.
Les concentrations détectées variaient considérablement d’un produit à l’autre, certaines atteignant des niveaux particulièrement élevés selon les tests publiés. Bien que ces analyses ne permettent pas toujours d’identifier précisément chaque molécule présente, elles démontrent que l’utilisation de matériaux fluorés dans certains fils dentaires n’est pas un phénomène isolé.
Ce qui inquiète les scientifiques, c’est que certains PFAS ne se dégradent pas facilement — dans l’environnement comme dans l’organisme — et sont associés, dans des études toxicologiques et épidémiologiques, à des effets indésirables potentiels (impact hormonal, perturbations du métabolisme, altérations immunitaires).
Quand Oral-B Glide passe sous le microscope
La marque Oral-B Glide, très populaire et souvent recommandée par les dentistes pour sa facilité à glisser entre les dents, a été au centre de plusieurs études et controverses.
Des tests indépendants ont montré que ce fil dentaire avait des niveaux de fluor organique total extrêmement élevés, un marqueur compatible avec des composés PFAS — jusqu’à 248 900 ppm, soit près de 25 % du produit testé, ce qui était la concentration la plus élevée parmi les 39 marques analysées.
Une étude publiée dans Journal of Exposure Science & Environmental Epidemiology a également trouvé que des femmes qui utilisaient Oral-B Glide avaient des niveaux plus élevés de l’un des PFAS (PFHxS) dans le sang par rapport à celles qui n’utilisaient pas ce type de fil dentaire.
Ces données ont même servi de base à une action collective contre Procter & Gamble, fabricante d’Oral-B, alléguant que le produit était vendu comme “Pro-Health” alors même qu’il contenait des substances potentiellement nocives.
Cependant, certaines juridictions ont rejeté ces recours faute d’éléments suffisants démontrant la présence de PFAS nocifs ou leur effet sur la santé humaine, et Oral-B a fermement nié que ses fils contiennent volontairement des substances connues comme nocives. Face à ces préoccupations, Procter & Gamble affirme avoir modifié la formule de son fil Glide, en remplaçant le PTFE (un polymère fluoré associé à cette controverse) par une fibre micro-texturée qui, selon eux, n’est plus formulée avec du PTFE ou tout type de PFAS
Pourquoi ce n’est pas qu’une question d’étiquette
Plusieurs experts en santé environnementale soulignent que le facteur principal de risque n’est pas un seul passage de fil dentaire, mais l’accumulation cumulée de multiples expositions subtiles au fil du temps. Chaque source isolée peut sembler minime, mais l’addition des expositions aux PFAS à travers l’eau, les aliments, les emballages et même certains produits d’hygiène pose un problème concret de santé publique.
Or, dans le cas des fils dentaires contenant des revêtements fluorés, la substance est au contact direct de muqueuses sensibles, ce qui pourrait théoriquement favoriser une absorption même à de faibles doses répétées.
Les autorités bucco-dentaires appellent à la prudence
Face à ces débats, des organisations comme l’American Dental Association (ADA) ont tempéré les conclusions alarmistes, rappelant qu’il n’existe pas actuellement de données cliniques solides démontrant un effet néfaste direct du fil dentaire sur la santé humaine.
Cependant, même certains dentistes reconnaissent l’intérêt d’éviter l’exposition inutile à des substances chimiques persistantes, surtout quand il existe des alternatives viables qui remplissent la même fonction d’hygiène.
Alternatives sûres : choisir malin plutôt que panique
Si l’on veut limiter une exposition potentielle aux PFAS sans compromettre l’hygiène bucco-dentaire, plusieurs options s’offrent à nous :
- Fils dentaires sans fluor ou sans revêtement glissant artificiel, à base de soie ou de fibres naturelles.
- Fils cirés avec des cires naturelles, comme la cire d’abeille ou les cires végétales.
- Hydropulseurs (water flossers) comme compléments ou alternatives dans certains cas (bien qu’ils ne remplacent pas toujours totalement le fil pour tous les patients).
En somme, il ne s’agit pas d’arrêter de nettoyer entre les dents, mais de choisir des produits qui minimisent l’exposition à des substances chimiques potentiellement préoccupantes.
Un principe de précaution qui a du sens
Dans un monde où nous sommes exposés à des milliers de substances synthétiques différentes — dont beaucoup persistent dans l’environnement et dans nos organismes — adopter le principe de précaution quand une alternative sûre existe est un choix sensé.
La science n’a pas encore tranché de façon définitive quant aux risques spécifiques liés aux fils dentaires contenant des fluorés/potential PFAS. Mais le signal est suffisamment sérieux pour que l’on préfère éviter un risque évitable, plutôt que d’ajouter une exposition supplémentaire à un cocktail déjà bien rempli de polluants persistants.
Sources:
Études scientifiques :
- Boronow, K. E., et al. Flossing and other behaviours linked to serum PFAS among women, Journal of Exposure Science & Environmental Epidemiology, 2019.
- Jiao, Y., et al. Association Between Serum Levels of PFAS and Dental Floss Use: A Cross-Sectional Study using NHANES 2009–2020, 2025.
Investigations grand public et tests produits :
3. Some dental floss may expose people to harmful chemicals, Harvard T.H. Chan School of Public Health, 2019.
4. Enquête PFAS dans les fils dentaires, EHN.org, 2023.
5. Analyse “fluor total” des marques de fil dentaire, Mamavation, 2022.
6. American Dental Association — déclaration sur l’étude impliquant la soie dentaire et les PFAS, 2019.
7. Recommandations de Consumer Reports pour choisir un fil dentaire sans PFAS.

