Boycotter les États-Unis : conviction durable ou mouvement appelé à s’essouffler?

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SHERBROOKE — Plus d’un an après le début de la guerre commerciale avec les États-Unis, les Québécois boycottent-ils toujours les produits américains? Sur le forum Reddit r/Quebec, la question a suscité des centaines de réactions jeudi. À lire les commentaires, le mot d’ordre « Coudes en haut » semble loin d’avoir disparu. Mais derrière l’enthousiasme affiché se cache un débat beaucoup plus complexe : jusqu’où peut-on réellement boycotter notre principal partenaire commercial?

La discussion lancée sur r/Quebec posait une question toute simple : « Boycottez-vous toujours les produits provenant des États-Unis? Allez-vous continuer? Allez-vous recommencer si vous avez arrêté? » Au moment où nous avons consulté la publication, celle-ci comptait plusieurs centaines de votes et une longue série de commentaires.

« Le plus possible »

La tendance qui ressort du fil de discussion est assez claire. Une grande partie des internautes qui ont pris le temps de répondre affirment toujours éviter les produits américains, sans nécessairement viser un boycottage parfait.

« Le plus possible », « autant que je peux » ou encore « absolument » reviennent constamment dans les réponses. Certains internautes disent désormais prioriser les produits québécois, puis canadiens, avant de regarder ailleurs.

Pour plusieurs, le changement semble même être devenu une habitude. Une internaute explique qu’elle passe aujourd’hui moins de temps à vérifier les étiquettes simplement parce qu’elle connaît déjà les marques qu’elle souhaite acheter. Un autre résume son ordre de priorité ainsi : Québec d’abord, Canada ensuite, puis les autres pays avant les États-Unis.

Les fruits et légumes reviennent souvent dans la discussion. Raisins, cerises, framboises ou melons d’eau deviennent parfois difficiles à remplacer selon la saison. Certains disent attendre l’arrivée des produits québécois ou ontariens, alors que d’autres se tournent vers le Mexique, le Pérou, l’Espagne ou le Maroc.

Cette volonté d’acheter local ne manque d’ailleurs pas d’options. Aliments du Québec affirme maintenant compter près de 30 000 produits certifiés provenant de plus de 1 800 entreprises. Pour porter la certification « Aliments du Québec », un produit doit notamment être composé d’au moins 85 % d’ingrédients québécois, ses ingrédients principaux devant également provenir du Québec.

L’alcool américain demeure un symbole

Impossible de parler du boycott sans revenir sur l’un de ses symboles les plus visibles : les vins et spiritueux américains.

En mars 2025, Québec avait demandé à la Société des alcools du Québec de retirer les produits américains de ses succursales et de cesser leur approvisionnement. Cette interdiction générale demeure toujours en vigueur.

Il existe toutefois une exception. Depuis février dernier, certains produits américains dont la qualité risquait de se détériorer avant mars 2027 peuvent être écoulés en ligne et dans les SAQ Dépôt. La SAQ remet aux Banques alimentaires du Québec une somme équivalente au coût des produits vendus, jusqu’à concurrence de 8,6 millions de dollars. La société d’État précise elle-même qu’il s’agit d’une mesure exceptionnelle et que l’interdiction générale de vendre ou recommander les produits américains demeure en place.

Sur Reddit, plusieurs internautes affirment qu’ils n’achèteraient pas pour autant de bourbon ou de vin américain si ces produits revenaient éventuellement sur les tablettes. D’autres sont beaucoup plus sceptiques et prédisent qu’une partie de la population retournera vers ses anciennes habitudes dès que ses produits favoris seront de nouveau facilement accessibles.

C’est peut-être là que se trouve le véritable test du boycott : non pas ce que les consommateurs disent vouloir faire, mais ce qu’ils feront lorsque les produits seront devant eux.

Le portefeuille a aussi son mot à dire

Le fil Reddit n’est toutefois pas unanime.

Quelques internautes disent acheter simplement le produit qui répond à leurs besoins au meilleur prix. Une participante explique notamment que, comme seule personne ayant un revenu stable dans une famille de trois, elle ne peut pas toujours se permettre de payer davantage uniquement pour éviter un produit américain.

Un autre souligne une contradiction : il est relativement facile de regarder la provenance d’un pot de beurre d’arachide, mais beaucoup plus difficile de sortir complètement de l’économie américaine lorsqu’on possède un téléphone, utilise Netflix, YouTube ou Amazon, conduit une voiture issue d’un constructeur américain ou utilise des logiciels provenant des États-Unis.

Un autre participant avance que si un produit local répond à ses critères de qualité et de prix, il le choisira, mais qu’il ne se privera pas automatiquement d’une solution américaine.

Ce sont des arguments difficiles à ignorer. Boycotter des raisins ou une bouteille de bourbon demande relativement peu d’efforts. Remplacer complètement les logiciels, services numériques, composants informatiques, véhicules ou équipements provenant d’entreprises américaines devient une tout autre histoire.

Peut-on réellement se passer des États-Unis?

Les statistiques montrent d’ailleurs toute la difficulté de la question.

En 2025, la part des importations canadiennes de marchandises provenant des États-Unis a diminué, passant de 62,3 % en 2024 à 58,8 %. Les importations américaines avaient également reculé de 2,9 % sur l’ensemble de l’année.

Mais cette tendance n’a pas signifié la fin de la dépendance commerciale. En juin 2026, les importations canadiennes en provenance des États-Unis ont augmenté de 3 % et atteint un sommet historique, notamment en raison des importations d’ordinateurs et de périphériques. Ces chiffres concernent l’ensemble du Canada et incluent évidemment bien davantage que les achats effectués par les consommateurs dans les épiceries. Ils montrent néanmoins à quel point les économies canadienne et américaine demeurent imbriquées.

Et la guerre commerciale, elle, n’est pas terminée. Selon la dernière mise à jour du gouvernement du Québec, datée du 7 août, les États-Unis maintiennent notamment des tarifs de 50 % sur l’acier et l’aluminium canadien, ainsi que différents droits sur les automobiles, le cuivre, le bois et d’autres catégories de produits. Depuis le 24 juillet, un tarif universel de 10 % touche également certains produits qui ne sont pas conformes à l’ACEUM, avec plusieurs exceptions. Le Canada maintient de son côté des contre-tarifs sur certaines importations américaines, notamment dans l’acier, l’aluminium et l’automobile.

Boycotter Trump ou changer ses habitudes?

Une autre question apparaît dans la discussion : le boycott doit-il disparaître avec Donald Trump?

Pour certains internautes, oui. Leur geste vise essentiellement l’administration américaine actuelle et ses politiques commerciales. Pour d’autres, la rupture est plus profonde et ils disent vouloir conserver leurs nouvelles habitudes pendant plusieurs années, peu importe l’identité du prochain président.

D’autres encore font remarquer qu’un boycott généralisé frappe nécessairement des entreprises, des travailleurs et des États américains dont une partie de la population n’appuie pas Donald Trump.

C’est ici que le débat dépasse largement la politique américaine.

Pendant plus d’un an, beaucoup de Québécois ont commencé à regarder davantage les étiquettes, à découvrir des produits locaux et à se demander où va leur argent. Même si la guerre commerciale devait prendre fin demain matin, cette habitude pourrait rester.

Le gouvernement du Québec encourage d’ailleurs l’achat direct auprès des producteurs et transformateurs québécois, notamment dans les marchés publics, kiosques à la ferme et autres circuits courts.

Le véritable héritage du mouvement pourrait donc être moins spectaculaire qu’un boycott total des États-Unis : simplement une plus grande attention portée à la provenance.

Car éliminer complètement les produits américains de la vie quotidienne d’un Québécois relève probablement de l’impossible. Mais entre tout acheter comme avant et tout boycotter, il existe une immense zone grise.

Et c’est précisément dans cette zone que semble maintenant se situer le débat : combien sommes-nous prêts à payer, à chercher ou même à nous priver pour acheter québécois?

Sources :

  • Discussion « Boycottez-vous toujours les produits provenant des États-Unis? », r/Quebec, Reddit.
  • Gouvernement du Québec, « Tarifs douaniers américains et mesures tarifaires canadiennes en vigueur », mise à jour du 7 août 2026.
  • Société des alcools du Québec, « Vente d’exception de produits américains ».
  • Statistique Canada, « Commerce international de marchandises du Canada, juin 2026 ».
  • Statistique Canada, données annuelles sur le commerce international de marchandises en 2025.
  • Aliments du Québec, marques de certification et données sur les produits certifiés.
  • Gouvernement du Québec, « Se procurer des produits locaux ».

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