Claude Morin ou l’impossibilité d’un référendum

Partagez

SHERBROOKE – Claude Morin, l’ancien bras droit de René Lévesque, et « mandarin » de l’État québécois ayant connu plusieurs anciens premiers ministres, est mort à l’âge de 96 ans. Il est passé à l’histoire comme étant l’architecte de la stratégie référendaire du Parti québécois. Mais aussi pour des raisons bien plus obscures. Comment composer avec son héritage, à l’heure où l’on parle de troisième référendum ?

Un gouvernement marquant

Claude Morin était l’un des ministres vedettes du cabinet de René Lévesque, aux côtés de Camille Laurin, Jean Garon ou encore Claude Charron. Ce gouvernement, élu en 1976, représentait une rupture avec l’alternance qui existait jusque-là entre « rouges » (libéraux) et « bleus » (conservateurs puis Union nationale).

La jeunesse des ministres et leur expérience sont restées dans les annales de l’histoire du Québec. On doit à ces ministres plusieurs politiques marquantes : création de la Société de l’assurance automobile, interdiction des briseurs de grève, mais surtout, la Charte de la langue française, ou loi 101.

Claude Morin était aux commandes comme bras droit de René Lévesque, pour le meilleur et pour le pire.

La naissance du projet de référendum

Au milieu des années 70 naît ce qu’on connaît aujourd’hui comme une question posée régulièrement dans les sondages : le référendum, avec la réponse à savoir oui ou non. Claude Morin est l’architecte de cette stratégie.

Avant, le Parti québécois pensait qu’une élection majoritaire pouvait donner la légitimité suffisante pour déclarer de manière unilatérale l’indépendance. Mais pour les concepteurs du projet référendaire, il fallait demander avant tout l’avis de la population.

Cela pouvait paraître normal et démocratique. Pourtant, le diable était dans les détails. Lors du référendum de 1980, on a posé la question suivante :

« Le gouvernement du Québec a fait connaître sa proposition d’en arriver, avec le reste du Canada, à une nouvelle entente fondée sur le principe de l’égalité des peuples ; cette entente permettrait au Québec d’acquérir le pouvoir exclusif de faire ses lois, de percevoir ses impôts et d’établir ses relations extérieures, ce qui est la souveraineté et, en même temps, de maintenir avec le Canada une association économique comportant l’utilisation de la même monnaie ; aucun changement de statut politique résultant de ces négociations ne sera réalisé sans l’accord de la population lors d’un autre référendum ; en conséquence, accordez-vous au gouvernement du Québec le mandat de négocier l’entente proposée entre le Québec et le Canada ? » (Source : Perspective monde, Université de Sherbrooke)

Cette question, inutilement longue et alambiquée, allait donner de l’eau au moulin des fédéralistes, qui accusaient les souverainistes d’être malhonnêtes, de manquer de transparence et de cohérence. L’histoire retiendra cette question, à laquelle 60 % de la population a répondu non, comme une cinglante défaite pour le gouvernement de René Lévesque.

IMAGE TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK / LIBRARY AND ARCHIVES CANADA

Le diable dans les détails

Or, pourquoi poser une question pour ensuite, si le résultat est positif, demander aux gens de voter à nouveau sur une hypothétique entente entre le Québec et le Canada ? Les fédéralistes, représentés par Pierre Elliott Trudeau et Jean Chrétien, savaient très bien comment contre-attaquer.

Ils ont dit : « Il n’y aura pas d’entente, car nous ne négocierons pas. » Tout simplement. Si vous voulez vraiment du changement, un non ne signifie pas le statu quo. Et ils ont tenu promesse. Nous connaissons la suite.

Des conséquences négatives pour le Québec

En 1982 aura lieu le rapatriement de la Constitution canadienne, jusqu’alors à Londres. Cela fut considéré, par les recherches exhaustives de l’historien Frédéric Bastien, comme un véritable coup d’État. Trudeau y est allé de manière unilatérale, malgré l’avis de nombreuses provinces et de la reine elle-même, pour rapatrier le document et y enchâsser sa Charte des droits et libertés.

Ce qui aura comme conséquence de réduire l’autonomie des provinces, soumettant les lois votées par les parlements à l’interprétation de la Cour suprême. Cela découle en partie de l’échec référendaire de 1980. Et pour plusieurs indépendantistes, la pilule est encore difficile à avaler.

Claude Morin, un agent de la GRC ?

En 1992, loin des projecteurs, après l’échec de l’accord du lac Meech, censé donner au Québec un statut de « société distincte », un scandale éclate. C’est le journaliste Normand Lester qui sort une bombe : Claude Morin aurait travaillé pour la GRC, ou du moins, lui aurait transmis des informations lorsqu’il était le bras droit de René Lévesque.

Se peut-il que la stratégie référendaire, ou « étapiste », de l’ancien ministre ait été planifiée avec le gouvernement fédéral ? On ne saurait le dire. Claude Morin est resté évasif là-dessus jusqu’à la fin de sa vie, en disant que c’était au contraire pour infiltrer la machine fédérale qu’il avait eu des contacts avec la gendarmerie.

IMAGE TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK / ÉRIC BÉDARD

Un héritage controversé

Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent chez des nationalistes pour dénoncer l’idée d’un troisième référendum. C’est notamment le cas de Léo Dupire, qui anime la page Québec Fier, et qui affirme qu’un troisième référendum ferait reculer le Québec de plusieurs décennies. Pourquoi ?

Parce que selon les opposants au référendum, le Québec a subi des reculs majeurs lors des deux premiers. En 1980, on aura eu droit quelques années après au rapatriement de la Constitution. Et en 1995, un autre coup dur : la Loi sur la clarté référendaire, qui laisse au fédéral la possibilité de choisir le seuil minimal pour négocier en cas de victoire du oui.

Certains indépendantistes affirment aussi que le dernier référendum a fait l’objet de tricheries de la part du camp fédéraliste, et qu’il fera la même chose si l’occasion se présente de nouveau.

Ils disent que le mieux serait que Québec rapatrie de manière unilatérale ses compétences, sans le consentement d’Ottawa. Mais cela se fera-t-il ? Mystère.

Des hommages prudents

Claude Morin a fait l’objet d’hommages polis, mais distants, de la part du Bloc québécois ainsi que du Parti québécois. Ainsi, le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, s’est exprimé de cette manière :

« Claude Morin a laissé une marque indélébile sur la société québécoise.

Il serait inutile de cacher que des zones d’ombre demeurent quant à l’héritage de Claude Morin au sein du Parti Québécois. Mais je tiens à saluer celui qui a accompagné René Lévesque dans son quotidien durant de nombreuses années. Claude Morin a été de ce Conseil des ministres du Parti Québécois, une équipe formidable au service du Québec, et je veux à ce titre souligner sa contribution.

J’aimerais adresser mes plus sincères condoléances à tous ses proches. »

Son héritage controversé demeurera, mais si l’on en parle encore 50 ans après les faits, c’est que la question n’a pas encore été résolue. Tant que les Québécois ne répondront pas de manière définitive, soit en votant oui, soit en signant la Constitution canadienne, jamais signée par un premier ministre québécois en exercice, le débat restera entier.

Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

Nouvelles

Actualités