Le Québec est-il en train de perdre sa culture entrepreneuriale?

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Les données officielles révèlent une baisse historique du nombre d’entrepreneurs employeurs. Une tendance qui soulève des questions sur l’avenir économique de la province.

Selon le plus récent rapport Les entrepreneurs du Québec en chiffres, publié par le ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, le Québec comptait environ 123 000 entrepreneurs employeurs en 2025, soit le plus faible niveau observé depuis 1980. Le rapport définit un entrepreneur employeur comme un travailleur autonome qui emploie au moins une autre personne, une définition utilisée par Statistique Canada pour suivre l’évolution de l’entrepreneuriat au pays.

Le parallèle avec la croissance démographique est particulièrement frappant. En 1980, le Québec comptait environ 6,4 millions d’habitants. Aujourd’hui, sa population dépasse les 9 millions. La province compte donc près de 2,6 millions de personnes de plus qu’à l’époque, mais elle se retrouve malgré tout avec aussi peu d’entrepreneurs employeurs qu’il y a plus de 45 ans. Au milieu des années 2000, leur nombre atteignait encore près de 194 000. Une vingtaine d’années plus tard, il est retombé autour de 123 000, une baisse d’environ 37 %, alors que les besoins en logements, en commerces, en infrastructures et en services n’ont cessé d’augmenter.

Autrement dit, le Québec n’a jamais eu autant besoin d’entreprises… mais de moins en moins de personnes choisissent d’en créer.

Ce n’est pas qu’une statistique. Chaque entrepreneur qui prend sa retraite sans relève, chaque projet abandonné faute de financement et chaque entreprise qui ferme ses portes représente bien plus qu’un chiffre. Ce sont des emplois qui ne seront jamais créés, des investissements qui ne verront pas le jour et, dans certains cas, des services qui disparaîtront d’une communauté.

Dans une province où les petites et moyennes entreprises constituent le cœur de l’économie, cette réalité mérite qu’on s’y attarde.

Les chiffres de l’Institut de la statistique du Québec illustrent d’ailleurs à quel point les PME occupent une place centrale dans notre économie. À la fin de 2025, le Québec comptait un peu plus de 1,02 million d’entreprises actives. Parmi elles, 278 816 employaient au moins une personne, et près de 72 % comptaient moins de dix employés.

L’économie québécoise ne repose donc pas uniquement sur les grandes sociétés ou les multinationales. Elle s’appuie d’abord sur un immense réseau de petites entreprises : des commerces, des restaurants, des entreprises de construction, des exploitations agricoles, des ateliers manufacturiers, des entreprises technologiques et des cabinets de professionnels qui, ensemble, créent une part importante de la richesse collective.

Lorsqu’on observe la baisse du nombre d’entrepreneurs, ce ne sont pas seulement des propriétaires d’entreprises qui disparaissent des statistiques. C’est une partie du moteur économique du Québec qui ralentit.

Pourquoi? Les données permettent de mesurer le phénomène, mais elles n’en expliquent pas toutes les causes. Le vieillissement des entrepreneurs, les difficultés liées à la relève, la pandémie, l’inflation, la hausse des taux d’intérêt, l’augmentation des coûts d’exploitation, la pénurie de main-d’œuvre ainsi que les défis liés au financement et aux exigences administratives sont tous régulièrement évoqués par les économistes et les organisations représentant les PME.

Pris séparément, aucun de ces facteurs ne suffit à expliquer cette baisse historique. Ensemble, ils dessinent toutefois le portrait d’un environnement où entreprendre est devenu plus complexe, plus coûteux et plus risqué qu’il ne l’était il y a une vingtaine d’années.

Le Québec est-il encore un endroit où il fait bon entreprendre?

Après avoir présenté les chiffres, il faut comprendre ce qui les explique. Il n’existe pas une seule réponse. Les économistes, les organisations représentant les PME et les entrepreneurs eux-mêmes évoquent plutôt une combinaison de facteurs qui, ensemble, rendent le parcours entrepreneurial plus exigeant qu’il ne l’était il y a une vingtaine d’années.

Le Québec vieillit et ses entrepreneurs aussi.

Des milliers de propriétaires de PME approchent de la retraite. Pour plusieurs, trouver un repreneur s’avère beaucoup plus difficile qu’ils ne l’avaient imaginé. Certaines entreprises trouvent un acheteur. D’autres ferment leurs portes, faute de relève.

Pendant ce temps, moins de jeunes choisissent de se lancer en affaires. Les coûts de démarrage sont plus élevés, les risques financiers sont importants et plusieurs privilégient aujourd’hui la stabilité d’un emploi salarié.

Une succession de crises

Les dernières années n’ont laissé que peu de répit aux entrepreneurs.

La pandémie de COVID-19 a d’abord bouleversé l’économie. Des milliers d’entreprises ont dû interrompre leurs activités, adapter leur modèle d’affaires ou survivre grâce aux programmes d’aide gouvernementaux. Plusieurs en sont sorties fragilisées, parfois avec un niveau d’endettement plus élevé qu’avant la crise.

Puis est venue l’inflation.

Le coût des matériaux, des assurances, des loyers commerciaux, des équipements et de nombreux autres intrants a fortement augmenté. Les marges bénéficiaires se sont rétrécies dans plusieurs secteurs. Au même moment, les hausses rapides du taux directeur de la Banque du Canada ont rendu le financement beaucoup plus coûteux. Emprunter pour acheter de l’équipement, agrandir une entreprise ou lancer un nouveau projet est devenu plus difficile.

Le prix de l’essence et du diesel est également venu alourdir les dépenses de nombreuses entreprises, particulièrement dans les secteurs du transport, de la construction, de l’agriculture et des services. Comme si cela ne suffisait pas, la pénurie de main-d’œuvre continue de freiner la croissance de nombreuses PME, incapables de recruter suffisamment de personnel pour répondre à la demande.

La bureaucratie et le financement

À ces défis économiques s’ajoutent des préoccupations souvent soulevées par les entrepreneurs.

L’accès au financement est devenu plus exigeant, particulièrement depuis la hausse des taux d’intérêt. Les institutions financières demandent davantage de garanties, de prévisions financières et de démonstrations de rentabilité avant d’autoriser des investissements importants. Parallèlement, plusieurs organisations représentant les PME estiment que les démarches administratives se sont complexifiées au fil des années. Permis, formulaires, normes, délais d’autorisation et exigences réglementaires occupent une place grandissante dans le quotidien des entrepreneurs, particulièrement au sein des plus petites entreprises qui disposent de ressources administratives limitées.

Les statistiques racontent une partie de l’histoire. Sur le terrain, plusieurs entrepreneurs disent avoir l’impression que le parcours est devenu beaucoup plus exigeant.

C’est notamment le constat dressé par l’entrepreneur Ray Junior Courtemanche, qui cumule plus de 40 ans d’expérience en affaires. Réagissant aux plus récentes données sur l’entrepreneuriat québécois, il écrivait récemment :

« Je comprends très bien pourquoi tant de jeunes hésitent à se lancer en affaires. Tout est devenu trop compliqué. Les obstacles s’accumulent. Le soutien des institutions financières est plus difficile à obtenir et les processus gouvernementaux deviennent de plus en plus lourds. »

Dans la même publication, il explique que même après des décennies en affaires et plus de 1,8 milliard de dollars de projets réalisés, il doit encore franchir de nombreuses étapes administratives pour obtenir le financement de nouveaux projets. Pour lui, le défi ne réside pas uniquement dans la compétence ou l’expérience, mais aussi dans un environnement où les exigences se multiplient.

Son témoignage demeure une expérience personnelle. Il rejoint toutefois plusieurs préoccupations soulevées depuis quelques années par des organisations représentant les PME, qui évoquent elles aussi le financement, la relève, les coûts d’exploitation et le poids des démarches administratives comme des enjeux importants pour l’entrepreneuriat.

Un enjeu qui dépasse le monde des affaires

Les données présentées dans cet article ne signifient pas que l’entrepreneuriat est en train de disparaître au Québec. Elles montrent toutefois qu’un nombre de plus en plus faible de Québécois choisissent de devenir entrepreneurs employeurs, alors que les besoins de l’économie continuent de croître.

Cette réalité est particulièrement importante pour des villes comme Sherbrooke et pour l’ensemble de l’Estrie, où les petites et moyennes entreprises occupent une place essentielle dans le tissu économique. Elles créent des emplois, soutiennent un vaste réseau de fournisseurs, participent à la vitalité des centres-villes et contribuent au développement des communautés. Lorsqu’une entreprise ferme sans être remplacée, les répercussions dépassent largement ses propres activités.

Le Québec continue de compter sur des entrepreneurs passionnés, des centres de recherche reconnus et des universités qui forment une relève compétente. Les données montrent toutefois que les personnes prêtes à créer une entreprise et à embaucher des employés sont moins nombreuses qu’autrefois. Il n’existe pas de solution unique à ce défi. Le vieillissement des entrepreneurs, les difficultés liées à la relève, les coûts d’exploitation, l’accès au financement, la pénurie de main-d’œuvre et le poids grandissant des exigences administratives font partie des enjeux qui devront retenir l’attention au cours des prochaines années.

Les entrepreneurs demeurent au cœur du développement économique du Québec. Derrière chaque entreprise qui ouvre ses portes se trouvent des emplois, des investissements et des occasions de développement qui profitent à toute la collectivité. Lorsqu’une société compte de moins en moins de personnes prêtes à entreprendre, la question dépasse le seul monde des affaires. Elle touche directement sa capacité à assurer sa prospérité pour les décennies à venir.

Sources:

  • Ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie du Québec (MEIE), Les entrepreneurs du Québec en chiffres – Édition 2026.
  • Statistique Canada, Enquête sur la population active (EPA).
  • Institut de la statistique du Québec, Registre des entreprises et statistiques sur les entreprises actives au Québec.
  • Banque du Canada, données sur le taux directeur et les taux d’intérêt.
  • Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, enquêtes et analyses sur les PME, les coûts d’exploitation, la pénurie de main-d’œuvre et les conditions d’affaires.
  • Témoignage public de Ray Junior Courtemanche

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