Le Théâtre Granada en voie de protection patrimoniale après 97 ans

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Il y a des bâtiments qui appartiennent à une ville sans vraiment lui appartenir. Le Théâtre Granada, au 51-55 rue Wellington Nord, est de ceux-là. Depuis 97 ans, il trône au cœur du centro sherbrookois, survivant aux modes, aux crises, aux changements de vocation et aux déménagements en banlieue. Et cette semaine, le registre foncier de la circonscription de Sherbrooke a enregistré un avis officiel du gouvernement du Québec : le ministre de la Culture et des Communications, Mathieu Lacombe, a l’intention de faire classer le Granada comme bien patrimonial provincial. Ce n’es pas anodin. C’est même une page d’histoire qui s’écrit tranquillement.

La Wellington avant le Granada

Pour comprendre ce que le Granada représente, il faut d’abord comprendre ce qu’était la rue Wellington. À la fin du XIXe siècle, les commerces sherbrookois ont progressivement migré de la rue Commerciale — aujourd’hui Dufferin — vers Wellington. Les petits commerces, les banques et les chaînes de magasins ont fait du carrefour Wellington et King le cœur commercial de la ville pour la première moitié du XXe siècle. On y trouvait de tout : cordonneries, bijouteries, magasins généraux, hôtels. Jusqu’en 1960, la rue Wellington demeurait l’artère commerciale par excellence de Sherbrooke.

C’est dans ce contexte d’effervescence urbaine, à l’époque où Sherbrooke se construisait une identité de ville moderne, qu’une grande chaîne de cinéma américaine a posé les yeux sur un terrain de Wellington Nord. En 1928, la United Amusement Corporation Limited, filiale de Famous Players de Toronto, mandate l’architecte Daniel J. Crighton pour concevoir quelque chose d’exceptionnel. Les coûts de construction s’élèvent à 375 000 $, une grosse somme à l’époque. On a bâti tout ça avec des chevaux, on a peint les faux finis à la main, avec des échelles et des échafauds.

Le 18 janvier 1929 : Sherbrooke découvre l’Espagne

Le Granada Theatre est inauguré le 18 janvier 1929. Lors de l’ouverture, le Premier Ministre Taschereau s’adresse à la population. Le film présenté ce soir-là est l’un des premiers films parlants à être diffusé au Québec hors de Montréal. C’est une première historique.

Ce qui frappe dès l’entrée, c’est le décor. Le décor intérieur est l’œuvre d’Emmanuel Briffa (1875-1955), célèbre décorateur originaire de la République de Malte qui s’est établi à Montréal dans les années 1920 après une formation en Italie et des contrats dans plusieurs grandes villes des États-Unis. À l’intérieur, le spectateur ne se retrouve pas dans une salle de cinéma ordinaire : il est transporté dans une cour intérieure espagnole, la nuit, sous un ciel étoilé. Voûtes bleues en trompe-l’œil, faux toits en tuile, portiques, gargouilles, colonnes travaillées, dorures, vitraux. Le Granada était reconnu lors de son ouverture comme étant le plus beau cinéma au Canada.

C’est ce qu’on appelait à l’époque un « théâtre atmosphérique » — un concept où l’architecture elle-même devenait spectacle. Les gens voyageaient peu. Le théâtre leur amenait l’exotisme à domicile.

IMAGE TIRÉE DU SITE WEB THÉATRE GRANADA / SOCIÉTÉ D'HISTOIRE DE SHERBROOKE
IMAGE TIRÉE DU SITE WEB THÉATRE GRANADA / SOCIÉTÉ D’HISTOIRE DE SHERBROOKE

Un siècle de mémoire collective

Au fil des décennies, le Granada a été bien plus qu’une salle de cinéma. Il a été le fil conducteur de la vie culturelle sherbrookoise. On y a présenté des actualités filmées en provenance de partout à travers le monde : la naissance des jumelles Dionne, l’explosion du dirigeable Hindenburg, les nouvelles du front durant la Seconde Guerre mondiale. Pour une population qui n’avait pas la télévision, le Granada était une fenêtre sur le monde.

Louis Armstrong et son orchestre y ont joué en 1933. La Famille Von Trapp y a chanté. Maurice Chevalier y est passé, tout comme les Ballets Russes de Monte-Carlo, Gilbert Bécaud, Joe Dassin, Demis Roussos et Harmonium. Plus tard, Jean Leloup y a brûlé sa guitare en décembre 2003, enterrant son personnage de scène sous les yeux d’une salle comble — un moment de culture pop québécois filmé et médiatisé partout au pays.

Paul Piché, Gilles Vigneault, Michel Rivard, Richard Séguin, Cowboys Fringants, Pierre Lapointe, Patrick Watson, Half Moon Run — pratiquement tout le carnet artistique québécois a foulé ces planches.

Les années sombres et la mobilisation

Dans les années 1970, l’ouverture de cinémas dans les centres commerciaux en banlieue a vidé progressivement les salles du centre-ville. Les projections sont devenues de plus en plus rares. En 1976, Famous Players a vendu le Granada, qui a continué sous gestion indépendante sous le nom Festival Theatre. En 1981, il est rebaptisé Place d’Art Estrie, puis fermé peu après.

Ce qui suit, c’est une longue séquence de rachats et de tentatives de survie. En 1987, des rénovations controversées enlèvent les bancs originaux. En 1992, Denis Custeau en fait l’acquisition. La SIDAC rachète des parts. Des bénévoles, des militants du patrimoine et des gens du milieu culturel tiennent l’endroit à bout de bras. C’est cette mobilisation citoyenne qui finit par convaincre la Ville d’agir.

En 1997, la Ville de Sherbrooke acquiert le Théâtre Granada grâce à un généreux don de la Fondation J.A. Louis Lagassé de Sherbrooke. Des travaux de rénovation et de restauration sont entrepris. De 1999 à 2010, la peintre-sculpteure Camille Racicot refait le plâtrage, moulage et réfection des finis peints. En 2014, la façade de la Wellington est restaurée pour se rapprocher de l’état d’origine : marquise, panneau d’affichage, portes, ornementation.

Depuis, le Granada accueille jusqu’à 1 200 personnes et tourne à près de 80 % de revenus autonomes. C’est aujourd’hui le seul théâtre d’atmosphère au pays à avoir conservé son intégrité architecturale.

Le classement national et maintenant provincial

Le théâtre Granada a été désigné lieu historique national du Canada en 1996, parce que c’est un magnifique exemple d’un théâtre d’ambiance au Canada. C’était une première reconnaissance fédérale. Mais ce statut n’offre pas de protection juridique contraignante au Québec.

C’est pourquoi l’avis inscrit au registre foncier le 30 mars 2026 est significatif. Signé le 6 mars par le ministre Mathieu Lacombe, cet avis d’intention de classement sous la Loi sur le patrimoine culturel du Québec vise à protéger le Granada en droit provincial, autant l’intérieur que l’extérieur du bâtiment — le terrain étant exclu de la protection. Les catégories retenues sont les plus élevées de la grille ministérielle : catégorie 2 pour l’extérieur, catégorie 4 pour l’intérieur, soit « Extérieur supérieur » et « Intérieur exceptionnel ».

Concrètement, si le classement se concrétise dans l’année suivant l’avis, aucune modification significative ne pourra être apportée au bâtiment sans autorisation gouvernementale. C’est une protection qui lie tous les propriétaires futurs.

La Wellington aujourd’hui : entre cicatrices et promesses

La rue qui a vu naître le Granada a connu de meilleurs jours. Difficultés d’accès, manque de stationnement, piétonisation imposée à la fois aux commerçants et à la population sans véritable adhésion, fermetures en cascade de restaurants et de boutiques — la Wellington souffre depuis plusieurs années d’un manque de fierté collectif, autant du côté de ceux qui l’habitent que de ceux qui la fréquentent.

Les efforts de l’ancienne administration municipale pour animer le secteur étaient réels, mais la population n’a pas suivi au rythme espéré. Les commerçants, eux, n’avaient tout simplement pas les reins assez solides pour absorber plusieurs années de vaches maigres. Les coups ont été nombreux et ils se sont accumulés : la fermeture prolongée de la Wellington Sud lors des travaux de construction, la perte de plusieurs centaines d’espaces de stationnement, l’incendie de la Wellington Sud, un système d’odomètre laissé à l’abandon et non fonctionnel pendant des années avant l’arrivée d’un nouveau système plus performant. La population est échaudée, inquiète, et elle a changé ses habitudes de promenade et de consommation.

Cela dit, il y a de la lumière au bout du tunnel. La réouverture du passage de la gorge de la rivière Magog, le retour du BlaBla, la mise en place d’une SDC et une administration municipale qui aborde les dossiers avec plus de réflexion tracent une voie vers une renaissance possible. Le Théâtre Granada, la Petite Boîte Noire, la Maison du cinéma et l’arrivée de nouveaux commerces pourraient constituer les piliers d’une Wellington qui, tel un phénix, pourrait reprendre son envol. Souhaitons-le — et souhaitons-le d’ici peu.

Dans ce contexte, le classement patrimonial du Granada n’est pas qu’un geste symbolique. C’est un ancrage. Une décision qui dit : ce bâtiment-là, construit avec 375 000 $ et des chevaux en 1928 par des artisans qui peignaient le ciel à la main sur des échafauds, appartient à Sherbrooke. Pour de bon. Et peut-être que c’est exactement le genre de signal dont la Wellington a besoin pour se rappeler ce qu’elle a été — et recommencer à y croire.

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