MONTRÉAL — Chaque année, le Québec perd ou gaspille quelque 1,2 million de tonnes d’aliments comestibles, selon RECYC-QUÉBEC. La société d’État a réuni une cinquantaine de décideurs et de spécialistes à Montréal, vendredi 6 novembre, pour déterminer où ces pertes peuvent être évitées, de la ferme jusqu’à la maison. La rencontre survient alors que les banques alimentaires du Québec répondent à un nombre record de demandes.

Les pertes commencent bien avant l’épicerie
L’estimation reprise vendredi provient d’une étude publiée en 2022 par RECYC-QUÉBEC et la Ville de Montréal, à partir de données de 2019. Les pertes d’aliments comestibles correspondent à 16 % du poids de tout ce qui entre dans la chaîne alimentaire québécoise. Les 3,1 millions de tonnes de résidus alimentaires recensés dans l’étude comprennent aussi quelque 1,9 million de tonnes de parties non comestibles, comme les os et les coquilles d’œufs.
Les ménages arrivent en tête des secteurs pris séparément, avec 28 % du poids des aliments gaspillés. Le commerce de détail en représente 22 %, et la transformation et la fabrication, 21 %. Le reste se répartit entre la production (14 %), la distribution (10 %) et les hôtels, restaurants et institutions (5 %).
Un distributeur interrogé pour l’étude a raconté avoir acheté des produits pour une promotion qui a attiré moins de clients que prévu. Des transformateurs et des fabricants ont aussi signalé que les changements de commandes pouvaient leur laisser des stocks sur les bras. Lorsqu’il s’agit de produits frais difficiles à congeler, le temps pour trouver un autre acheteur ou organiser un don est limité.
La viande pèse lourd dans le bilan climatique
RECYC-QUÉBEC associe ces pertes à environ 3,6 millions de tonnes d’équivalent CO₂ par année, soit l’équivalent d’environ 4 % des émissions totales du Québec selon le point de comparaison retenu dans l’étude. Le calcul tient compte des émissions tout au long du parcours de l’aliment, de sa production jusqu’au traitement des résidus. La viande et la volaille comptent pour environ 13 % du poids gaspillé, mais pour plus de la moitié des émissions attribuées à ces pertes.
Une autre étude de RECYC-QUÉBEC s’est penchée sur les résidus de table d’origine municipale envoyés à l’élimination en 2023. Elle estime que près de 69 % de ces résidus, soit environ 186 000 tonnes, étaient des aliments comestibles. Le compostage permet de détourner des restes de l’enfouissement. En prévenant les pertes plus tôt, on peut aussi économiser l’eau et l’énergie nécessaires à la production, au transport et à la conservation des aliments.
L’épicerie demeure chère et les besoins augmentent
Au Canada, les prix des aliments achetés en magasin étaient 1,7 % plus élevés en septembre 2026 qu’un an plus tôt, selon Statistique Canada. Sur six ans, la hausse atteint 33 %. Le Rapport sur les prix alimentaires au Canada projetait pour 2026 une facture pouvant atteindre 17 572 $ pour une famille type de quatre personnes, environ 995 $ de plus qu’en 2025. De son côté, l’organisme Deuxième Récolte évalue à quelque 58 milliards de dollars par année la valeur des pertes alimentaires évitables au pays.
Dans son Bilan-Faim 2026, publié en octobre, le réseau des Banques alimentaires du Québec indique avoir répondu à plus de 3,27 millions de demandes en mars, une hausse de 4,8 % en un an. Le décompte comprend les paniers de provisions, les repas et les collations. Près de 600 000 personnes différentes ont reçu de l’aide durant le mois étudié.
Des invendus qui trouvent preneur
Le Programme de récupération en supermarchés des Banques alimentaires du Québec a permis de récupérer 10 400 tonnes de denrées en 2025-2026. Dans les 716 épiceries participantes, le personnel met de côté des invendus encore comestibles, dont des fruits, des légumes et de la viande. Les organismes partenaires les ramassent plusieurs fois par semaine en maintenant la chaîne du froid, puis les trient avant de les redistribuer. Le Bilan-Faim relève que le manque d’espace d’entreposage et de personnel limite les quantités que certains organismes peuvent distribuer.
Dans le réseau de Moisson Estrie, les organismes ont compté 14 531 visites pour des paniers de provisions en mars 2026, comparativement à 11 628 en mars 2025, une hausse de 25 %. Tous services confondus, le nombre de demandes traitées est toutefois passé de 164 964 à 158 933. Le nombre d’organismes répondants est passé de 64 à 71, et le réseau québécois a adopté cette année une plateforme de collecte de données en continu.
En Estrie, la récupération se fait aussi à la ferme. Le projet Viande solidaire de Moisson Estrie offre un débouché à des bovins et à des porcs fragilisés qui seraient écartés des circuits habituels. Des abattoirs sous inspection provinciale, notamment à Coaticook et à Racine, peuvent prendre en charge les animaux admissibles. La viande est ensuite distribuée à des organismes communautaires de la région.
Ce que veut dire « meilleur avant »
Dans le volet québécois du sondage J’aime manger, pas gaspiller Canada, 26,3 % des répondants savaient que la salubrité d’un produit s’évalue indépendamment de sa date « meilleur avant ». Le sondage en ligne a recueilli 1 123 réponses valides au Québec en avril. Deuxième Récolte estime que les pratiques entourant ces dates expliquent environ 23 % du gaspillage évitable au Canada entre la transformation des aliments et leur achat. L’organisme propose de clarifier les étiquettes pour que les consommateurs puissent distinguer les indications de fraîcheur de celles qui concernent la salubrité.
Selon l’Agence canadienne d’inspection des aliments, la mention « meilleur avant » indique combien de temps un produit correctement entreposé, dans son emballage intact, devrait conserver sa fraîcheur et sa qualité. La durée de conservation peut changer une fois le produit ouvert. Les consignes d’entreposage demeurent importantes, puisque des microbes peuvent se multiplier dans un aliment périssable qui semble encore frais. Certains produits, dont les préparations pour nourrissons, portent une « date limite d’utilisation » qui doit être respectée.
Les mesures restent à choisir
Les discussions du 6 novembre ont porté sur les mesures que pourraient prendre les gouvernements, les façons de prévenir les pertes en entreprise et les moyens de récupérer davantage d’invendus. Les gestes varient selon l’endroit où surviennent les pertes. Un commerce peut faire passer en premier les produits dont la durée de conservation est la plus courte, tandis qu’à la maison, RECYC-QUÉBEC suggère de regarder ce qu’il reste au frigo avant de refaire l’épicerie et de prévoir un repas pour les aliments à utiliser en premier.
« Pour le réduire durablement, nous devons agir en amont et mieux comprendre les réalités propres à chaque secteur », a déclaré Emmanuelle Géhin, présidente-directrice générale de RECYC-QUÉBEC, dans le communiqué. La société d’État compte examiner les propositions issues de la rencontre pour préparer son prochain plan d’action et ses activités de sensibilisation. Le calendrier du plan, les mesures retenues et les cibles de réduction restent à préciser.
Sources :
- RECYC-QUÉBEC — Communiqué du 6 novembre 2026 diffusé par CNW, texte transmis.
- RECYC-QUÉBEC et Ville de Montréal — Étude de quantification des pertes et gaspillage alimentaires au Québec et faits saillants par secteur. recyc-quebec.gouv.qc.ca
- RECYC-QUÉBEC — Caractérisation des matières résiduelles acheminées à l’élimination en 2023. recyc-quebec.gouv.qc.ca
- Statistique Canada — Indice des prix à la consommation de septembre 2026. www150.statcan.gc.ca
- Université Dalhousie et partenaires — Rapport sur les prix alimentaires au Canada pour 2026. Dalhousie University
- Deuxième Récolte — Estimation nationale du gaspillage évitable et étude sur la datation des produits alimentaires. Second Harvest
- Banques alimentaires du Québec — Bilan-Faim 2026 et Programme de récupération en supermarchés. Banques alimentaires du Québec
- Moisson Estrie — Viande solidaire et initiatives d’approvisionnement local. Moisson Estrie
- J’aime manger, pas gaspiller Canada — Résultats québécois du sondage 2026. recyc-quebec.gouv.qc.ca
- Agence canadienne d’inspection des aliments — Comprendre les dates sur les étiquettes alimentaires. inspection.canada.ca
- Gouvernement du Québec et RECYC-QUÉBEC — Réduire le gaspillage en entreprise et mieux utiliser les aliments à la maison.

