SHERBROOKE – Il y a quelque chose de presque triste dans le départ de Steven Guilbeault de la politique fédérale. Pas parce qu’il faudrait soudainement le transformer en héros, ni oublier tout ce qu’on peut lui reprocher. Mais parce que son parcours raconte assez bien ce qui arrive souvent aux militants lorsqu’ils entrent dans la machine du pouvoir.
Guilbeault a longtemps été une figure très polarisante. Pour certains, il était l’écologiste sincère qui allait enfin imposer un peu de sérieux à Ottawa sur la question climatique. Pour d’autres, il était surtout le visage d’un fédéralisme moralisateur, toujours prêt à encadrer, réglementer, sermonner et parfois même restreindre la parole au nom du bien commun.
Les libéraux et la liberté d’expression
Son passage dans les dossiers liés au numérique et aux discours haineux a d’ailleurs laissé un goût amer chez plusieurs. Officiellement, il s’agissait de lutter contre la haine en ligne et les contenus dangereux. Mais pour bien des gens attachés à la liberté d’expression, cette logique donnait surtout l’impression qu’Ottawa voulait encore élargir son pouvoir sur le débat public.
C’est ce qui rend son départ intéressant. Steven Guilbeault n’a jamais été seulement un politicien libéral comme les autres. Avant d’être ministre, il était un militant écologiste connu pour ses actions de désobéissance civile, notamment avec Greenpeace. On l’a déjà présenté comme un radical, un empêcheur de tourner en rond, presque comme un danger public par certains de ses adversaires.
Puis il est entré au gouvernement.
Et là, il a découvert ce que plusieurs découvrent trop tard : un gouvernement ne fonctionne pas comme un groupe militant. Très souvent, il ne choisit pas entre le bien et le mal, mais entre des intérêts contradictoires. Il doit parler de climat, de transition énergétique, de régions, d’emplois, de finances publiques et d’unité canadienne, tout ça en même temps.
Comment concilier pétrole, économie et écologie ?
C’est là que les choses se compliquent. Le pétrole de l’Ouest canadien n’est pas seulement un symbole politique. C’est aussi une industrie majeure, avec des travailleurs, des familles, des régions entières et une importance économique réelle. On peut souhaiter une transition énergétique, mais on ne peut pas faire comme si cette réalité n’existait pas.
Ottawa le sait très bien. C’est pourquoi le gouvernement fédéral avance toujours avec prudence dans ces dossiers. Il veut se donner une image verte et responsable, mais il sait aussi que le pays repose encore en partie sur ses ressources naturelles. Entre les objectifs climatiques et les intérêts économiques, il y a un espace gris dans lequel les gouvernements aiment beaucoup se réfugier.
Guilbeault semble avoir frappé cette limite de plein fouet. Il avait déjà quitté le cabinet après le virage énergétique du gouvernement Carney et l’entente avec l’Alberta. Il annonce maintenant qu’il quittera aussi son siège de député. Autrement dit, il ne se contente pas de bouder dans son coin. Il semble vraiment incapable de continuer à défendre une orientation qu’il ne reconnaît plus.
On peut lui reprocher beaucoup de choses. Son fédéralisme. Son côté moralisateur. Son appui à des mesures qui inquiétaient ceux qui voient dans la liberté d’expression une valeur fondamentale. Son incapacité, aussi, à comprendre pourquoi tant de Québécois se méfient d’Ottawa dès que le fédéral prétend vouloir nous protéger de nous-mêmes.
Avoir le courage de mettre ses limites
Mais il faut tout de même reconnaître une chose : il semble avoir eu une limite. Et en politique, ce n’est pas si fréquent.
Beaucoup de gens avalent tout. Ils avalent les compromis, les contradictions, les reculs, les trahisons et les changements de cap. Ils trouvent toujours une façon de justifier l’injustifiable. Ils appellent ça du pragmatisme, de la responsabilité ou le sens de l’État.
Guilbeault, lui, semble avoir compris que la machine allait trop loin pour lui. C’est peut-être là que son cas devient intéressant. Il aura été à la fois l’homme du système et l’homme qui finit par constater que ce système n’a aucune intention de se laisser transformer facilement.
Son départ ne changera probablement pas grand-chose à Ottawa. Le Canada continuera de parler de transition énergétique, tout en composant avec ses réalités économiques. Les libéraux continueront de vouloir plaire à la fois aux électeurs urbains préoccupés par le climat et aux régions qui vivent encore des ressources naturelles. Comme toujours, on essaiera de tenir ensemble des morceaux qui ne vont pas toujours très bien ensemble.
Mais le départ de Steven Guilbeault rappelle quand même une chose importante : il est très difficile de changer un régime de l’intérieur. Surtout quand ce régime est bâti pour absorber ceux qui veulent le transformer.
On entre en politique avec des convictions. On en sort parfois avec la désagréable impression d’avoir servi une machine qui avait déjà décidé où elle voulait aller.
Et dans le cas de Guilbeault, c’est peut-être ça le plus révélateur. Il voulait verdir le pouvoir. C’est finalement le pouvoir qui lui a rappelé que gouverner, ce n’est jamais aussi simple que militer.
Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

