SHERBROOKE – Qui dit Sherbrooke dit Université de Sherbrooke, mais aussi Bishop’s University. Il faut dire que ces deux institutions apportent à la ville une plus-value unique. Sherbrooke s’est forgé une réputation bien au-delà de ses frontières grâce à ses universités et à ses centres de recherche. Mais aujourd’hui, une question s’impose : ce modèle qui a fait son succès est-il en train de s’essouffler sous le poids de décisions politiques à courte vue ?
On s’en souvient comme si c’était hier : le printemps 2012, marqué par l’affrontement entre les carrés rouges, partisans de la gratuité scolaire, les carrés verts — favorables à une hausse des frais — et le gouvernement en fin de cycle du premier ministre Jean Charest.
Pour apaiser les tensions, un compromis s’est installé : permettre aux universités québécoises, en manque de revenus, de recruter davantage d’étudiants étrangers et de leur imposer des frais de scolarité beaucoup plus élevés. Ce modèle allait devenir, au fil des années, un pilier du financement universitaire.
Un modèle à bout de souffle
Plus d’une décennie plus tard, ce modèle montre des signes d’essoufflement. L’augmentation rapide du nombre d’étudiants étrangers a contribué à accentuer certaines pressions, notamment sur le logement. À cela se sont ajoutés des problèmes bien documentés ailleurs au pays : recruteurs douteux, promesses trompeuses et institutions de façade.
Face à ces dérives, les gouvernements ont resserré les règles. Mais en voulant corriger rapidement une situation qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer, ils ont aussi fragilisé des institutions solides. À Sherbrooke, la baisse récente du nombre d’étudiants étrangers — ou même simplement de l’intérêt à venir y étudier — en est un signal préoccupant.
Une réputation en berne dans un monde instable
Depuis la pandémie, plusieurs tendances mondiales se sont accentuées. Certains étudiants, notamment en provenance d’Europe ou d’Afrique, hésitent davantage à partir étudier à l’étranger. Les raisons varient : coûts élevés, incertitudes économiques, mais aussi perception d’un rapport qualité-prix moins avantageux.
Dans ce contexte, le Canada donne parfois l’impression d’un système en mouvement constant. Les règles en matière d’immigration et d’études changent rapidement, ce qui peut alimenter un sentiment d’instabilité chez ceux qui envisagent d’y investir temps et argent. Sur les réseaux sociaux, les témoignages d’étudiants étrangers évoquant ces incertitudes se multiplient.
Pour des universités qui ont intégré ces étudiants dans leur modèle financier, les conséquences sont importantes. Chaque inscription perdue représente non seulement un manque à gagner, mais aussi un affaiblissement de leur rayonnement.
Programmes en péril et privatisation
Certains choix récents illustrent cette transformation. Le recours au privé pour gérer des infrastructures comme les résidences étudiantes soulève des questions. Est-ce un ajustement pragmatique ou le symptôme d’un désengagement plus large ?
Depuis plusieurs années déjà, la question de la marchandisation du savoir est évoquée. À mesure que le financement public stagne ou diminue, les universités se tournent vers d’autres sources : partenariats privés, financement de la recherche par des entreprises, rationalisation des services.
Ce qui pouvait sembler théorique il y a quelques années devient aujourd’hui tangible. Des décisions concrètes, parfois modestes en apparence, comme la fermeture du sauna au centre sportif de l’UdS, traduisent des choix plus profonds quant à la direction que prennent nos institutions.
Des solutions trop peu, trop tard
Nos universités traversent une période charnière. En cherchant des solutions rapides à des enjeux complexes, elles se retrouvent aujourd’hui confrontées à leurs propres limites, dans un contexte où les gouvernements semblent hésiter sur leur rôle à long terme.
Oui, il fallait mieux encadrer le recrutement international et corriger les abus. Mais ces ajustements ont aussi fragilisé la confiance envers un système qui s’était construit sur plusieurs décennies.
Rebâtir cette confiance exigera plus que des campagnes de promotion à l’étranger. Il faudra de la stabilité, de la prévisibilité et une vision à long terme.
Car en sacrifiant la cohérence au profit de décisions ponctuelles, c’est peut-être bien plus qu’un modèle de financement que nous mettons en jeu : c’est l’avenir même de la réputation de la ville de Sherbrooke.
Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

