Il y a ce mystérieux rocher, planté au milieu de la rivière Saint-François. On passe à côté sans forcément y prêter attention. Pourtant, cet endroit marqué d’une croix constitue un véritable symbole du folklore sherbrookois.
Ce minuscule îlot rocheux — situé à environ 350 mètres au nord-ouest du pont Saint-François, près de la rue Terrill — porte aujourd’hui officiellement le nom Le Mena’sen, aussi connu sous l’appellation Rocher au Pin Solitaire. Son nom est un amérindianyme abénakis, issu de la mémoire orale et de la tradition locale.
La légende raconte que ce rocher fut le théâtre d’affrontements entre les Iroquois et les Abénakis. D’où son nom : Mena’Sen, qui signifie « pin solitaire » en langue abénakise.
Au-delà du récit transmis par le folklore, le site est aussi associé à un épisode souvent mentionné dans les archives locales : un combat singulier entre un Abénakis et un Iroquois vers 1692. Impossible de trancher avec certitude aujourd’hui, mais le lieu est depuis longtemps considéré comme un repère identitaire chargé de mémoire, à mi-chemin entre mythe et histoire.
Le fameux pin, celui qui aurait donné son nom au rocher, aurait disparu au début du XXe siècle — selon certaines versions, il aurait été abattu vers 1913, soit par vandalisme, soit à cause des conditions climatiques. La silhouette du rocher a néanmoins conservé son aura, comme si l’absence de l’arbre avait renforcé le mystère.
Il est difficile aujourd’hui de départager ce qui relève de la légende et ce qui appartient à l’histoire. Mais une chose est certaine : cet endroit est unique au Québec.
Et la croix qu’on voit aujourd’hui n’est pas qu’un simple décor : elle a été installée le 24 juin 1934, dans le contexte du 400e anniversaire du voyage de Jacques Cartier (1534–1934). Cette immense croix métallique, devenue un point de repère visuel, mesure environ 23 mètres (75 pieds) et pèserait autour de 1810 kg (4000 livres).
Une plaque commémorative rappelle d’ailleurs que l’érection de cette croix s’est faite grâce à une souscription populaire, et qu’elle a longtemps été associée à la Société Saint-Jean-Baptiste de Sherbrooke, avec un engagement d’illumination “à perpétuité” par la Ville.
Le lieu a d’ailleurs donné son nom au district municipal du Pin-Solitaire, ainsi qu’au faubourg Mena’Sen, ce dernier étant actuellement au cœur d’une saga judiciaire.
Le rocher, tout comme la croix qui le surplombe, appartient désormais à la Société nationale de l’Estrie, qui en a hérité à la suite de la liquidation de la Société Saint-Jean-Baptiste de Sherbrooke — une organisation qui avait pour particularité d’être la seule SSJB fédéraliste encore active au Québec.
Parfois, le merveilleux et les légendes sont bien plus proches de nous qu’on ne le croit. Nous traversons chaque jour des lieux chargés d’histoire sans toujours mesurer le passé qui a contribué à façonner ce que nous sommes aujourd’hui.

