OTTAWA — Les longues listes d’attente pour obtenir un examen d’imagerie médicale ne représentent pas seulement un problème pour les patients. Elles auraient également des conséquences économiques considérables pour le Canada, qui perdrait chaque année des dizaines de milliards de dollars en productivité. C’est ce que rappelle l’Association canadienne des radiologistes (CAR), qui réclame ce lundi 19 octobre des investissements majeurs du gouvernement fédéral pour moderniser les équipements et augmenter les effectifs du réseau de la santé.
Selon une étude réalisée par Deloitte pour le compte de l’association, les retards en imagerie diagnostique auraient entraîné une perte économique estimée à 64,2 milliards de dollars en 2023. À cela s’ajouteraient près de 18 milliards de dollars en revenus d’emploi perdus et 6,1 milliards de dollars en recettes fiscales. Des sommes importantes qui illustrent, selon les radiologistes, les conséquences du sous-investissement chronique dans ce secteur essentiel du système de santé canadien.
Des patients qui attendent plusieurs mois
Au Canada, les délais pour obtenir certains examens demeurent particulièrement élevés. Les patients attendent en moyenne 84 jours pour une imagerie par résonance magnétique (IRM), 66 jours pour une tomodensitométrie (TDM), communément appelée scanner, et 30 jours pour une échographie. Ces données proviennent d’un sondage réalisé en 2025 par la firme Nanos Research auprès de 1 013 Canadiens âgés de 25 à 65 ans.
Pourtant, l’Association canadienne des radiologistes recommande un délai maximal de 60 jours, même pour les examens considérés comme non urgents. Cette cible diminue à 30 jours pour les cas semi-urgents et à sept jours pour les situations urgentes. Les délais moyens observés pour les IRM et les tomodensitométries dépassent donc les recommandations applicables aux examens les moins prioritaires.
Ces retards peuvent avoir des conséquences importantes sur la santé des patients. L’imagerie médicale permet notamment de détecter des cancers, de diagnostiquer des maladies cardiovasculaires et d’évaluer certaines blessures nécessitant une intervention chirurgicale. Lorsqu’un examen est retardé, c’est parfois l’ensemble du processus de traitement qui doit attendre.
« La radiologie est la porte d’entrée des soins de santé modernes », rappelle la Dre Alison Harris, présidente de l’Association canadienne des radiologistes. Selon elle, les difficultés d’accès aux examens diagnostiques affectent plusieurs secteurs du système de santé, de la médecine d’urgence aux traitements oncologiques. L’organisme estime que les retards doivent être considérés comme un problème touchant l’ensemble du réseau, plutôt que comme une simple question de disponibilité des appareils.
Près de deux millions de travailleurs touchés
Les conséquences dépassent largement le domaine médical. Selon les estimations de Deloitte, environ deux millions de Canadiens auraient dû interrompre leur travail pendant une certaine période en attendant un examen d’imagerie diagnostique en 2023. Certains se retrouvent incapables de reprendre leurs activités professionnelles tant que la nature de leur problème de santé n’a pas été déterminée.
Le rapport estime que 17,9 % des patients attendant une IRM ont dû cesser temporairement de travailler. Cette proportion atteint 13,7 % pour les tomodensitométries et 8,6 % pour les échographies. À l’échelle canadienne, ces interruptions représenteraient des pertes de revenus d’emploi estimées à 17,9 milliards de dollars.
Pour les entreprises, les conséquences peuvent également être importantes. L’absence prolongée d’un employé entraîne une diminution de la production, des difficultés de remplacement et parfois des coûts supplémentaires pour maintenir les activités. En tenant compte des répercussions économiques de ces pertes de travail, Deloitte évalue le manque à gagner du produit intérieur brut canadien à 64,2 milliards de dollars.
Il faut toutefois préciser que ce montant constitue une estimation économique et non une perte directement mesurée. Le calcul repose sur plusieurs hypothèses, notamment celle selon laquelle les personnes ayant cessé de travailler demeurent inactives pendant toute la durée moyenne de l’attente. Le rapport reconnaît également que certaines interruptions de travail résultent de la maladie ou de la blessure elle-même, et pas uniquement du délai pour obtenir un examen.
Le Québec également lourdement touché
Le Québec n’échappe pas à cette problématique. Selon les estimations provinciales présentées dans le rapport de Deloitte, les retards en imagerie médicale représenteraient une perte de 11,4 milliards de dollars pour son économie, ainsi qu’environ 1,2 milliard de dollars en recettes fiscales. Il s’agit du deuxième manque à gagner total le plus important parmi les provinces canadiennes, derrière l’Ontario.
Les données de l’étude établissent à 67 jours le délai moyen déclaré pour obtenir une IRM au Québec. Elles indiquent également qu’environ 16 % des patients québécois ayant attendu cet examen auraient dû interrompre leur travail pendant cette période. Ces chiffres proviennent d’un modèle utilisant notamment des données de sondage et doivent être interprétés comme des estimations plutôt que comme un bilan administratif des établissements de santé.
L’impact économique ne se limite donc pas aux dépenses assumées par le gouvernement pour faire fonctionner les hôpitaux. Les délais peuvent également réduire les revenus des travailleurs, fragiliser certaines entreprises et diminuer les recettes fiscales de l’État. Pour les auteurs de l’étude, améliorer l’accès aux examens diagnostiques représente aussi un moyen de soutenir l’activité économique.
Des équipements vieillissants et une demande grandissante
Le problème s’explique notamment par la croissance importante du nombre d’examens réalisés au Canada. Entre 2007 et 2023, le volume d’IRM a augmenté de 117 %, tandis que celui des tomodensitométries progressait de 90 %. Cette augmentation s’explique entre autres par le vieillissement de la population, la prévalence des maladies chroniques et le recours de plus en plus fréquent à l’imagerie médicale.
Or, le nombre d’appareils disponibles n’a pas progressé au même rythme que les besoins. Selon les données présentées par l’association, 37,2 % des appareils d’IRM et 33,4 % des tomodensitomètres avaient plus de dix ans en 2023. Le vieillissement de ces équipements entraîne notamment des besoins d’entretien plus importants et peut limiter leur disponibilité.
La pénurie de personnel représente un autre obstacle majeur. Les établissements doivent notamment recruter davantage de radiologistes, de technologues en imagerie médicale et d’échographistes pour répondre à la demande croissante. Même l’achat de nouveaux appareils ne permettra pas de réduire suffisamment les délais si le réseau ne dispose pas des professionnels nécessaires pour les faire fonctionner et interpréter les résultats.
Des milliards réclamés au gouvernement fédéral
Devant cette situation, l’Association canadienne des radiologistes demande au gouvernement fédéral de revoir ses priorités en matière d’investissements dans les infrastructures de santé. Dans son mémoire prébudgétaire pour 2026, l’organisme recommande notamment un investissement de deux milliards de dollars sur trois ans pour renouveler les équipements d’imagerie diagnostique au pays. Cette somme servirait à moderniser les installations existantes et à améliorer l’accès aux examens, particulièrement dans les régions moins bien desservies.
L’association réclame également une stratégie nationale visant à renforcer les effectifs du secteur. Elle propose notamment de soutenir le recrutement d’au moins 2 000 nouveaux technologues, d’élargir les programmes de formation et de faciliter l’intégration des professionnels formés à l’étranger. Un financement fédéral de cinq millions de dollars sur cinq ans est également demandé pour appuyer une initiative ciblée de Santé Canada concernant la main-d’œuvre en radiologie.
L’intelligence artificielle fait aussi partie des solutions envisagées. L’organisme recommande deux investissements distincts de 50 millions de dollars sur cinq ans, l’un pour soutenir la validation sécuritaire des outils d’intelligence artificielle en santé et l’autre pour faciliter l’intégration des systèmes d’aide à la décision clinique dans les dossiers médicaux électroniques. Ces technologies pourraient notamment aider les médecins à choisir les examens appropriés, améliorer la gestion des demandes et réduire certaines tâches administratives.
Un investissement en santé, mais aussi dans l’économie
Pour l’Association canadienne des radiologistes, il devient nécessaire de considérer l’imagerie médicale comme une infrastructure stratégique pour le pays. Le secteur contribue lui-même à l’économie canadienne, avec des retombées évaluées à 5,3 milliards de dollars en 2024 et plus de 71 500 emplois soutenus dans les hôpitaux et les cliniques. Sa modernisation pourrait aussi générer des activités supplémentaires dans les domaines de la fabrication, des équipements médicaux et des technologies numériques.
L’organisme doit rencontrer des représentants fédéraux le 20 octobre afin de faire valoir ses demandes à l’approche du prochain budget. Il souhaite convaincre Ottawa qu’une amélioration de l’accès aux examens diagnostiques pourrait réduire les délais de traitement, favoriser le retour au travail des patients et limiter certaines pertes économiques. Le défi sera toutefois de coordonner ces investissements avec les provinces, qui demeurent responsables de l’organisation et de la prestation des soins de santé.
Au-delà des milliards de dollars avancés dans le rapport, les radiologistes rappellent que les conséquences humaines demeurent au centre du problème. Derrière chaque examen retardé se trouve un patient qui doit parfois attendre plusieurs semaines avant de connaître la nature de sa maladie ou de pouvoir commencer un traitement. Une situation qui, selon l’association, justifie une intervention rapide des gouvernements.
Sources :
- Association canadienne des radiologistes — Communiqué du 19 octobre 2026
- Deloitte — Impact of Delayed Medical Imaging in Canada, rapport complet, juillet 2025 (PDF)
- Association canadienne des radiologistes — Mémoire prébudgétaire 2026 (PDF)
- Association canadienne des radiologistes — Journée sur la Colline du 20 octobre 2026

