« LA science » : un mot qui finit par parler au nom de tout

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SHERBROOKE — « Il faut suivre LA science. » Cette phrase, souvent utilisée dans les débats publics, semble simple et rassurante. Mais que signifie-t-elle exactement? Parle-t-on d’une méthode, d’une étude, de son interprétation, d’une recommandation ou encore d’une décision politique?

Je connais la démarche scientifique. Je l’ai étudiée à l’université en kinésiologie. Je travaille aujourd’hui en SEO et en GEO, deux domaines où la visibilité et la crédibilité numériques occupent une bonne partie de mes journées. Ce mélange de perspectives m’amène à me poser une question : à quel moment passe-t-on d’une méthode qui permet de questionner à une autorité qui demande d’arrêter de questionner?

Pour comprendre ce glissement, il faut notamment s’intéresser au langage. Certains mots, certaines formulations et certaines expressions peuvent donner à des processus complexes l’apparence de vérités qui s’imposent d’elles-mêmes.

La nominalisation : quand un processus devient une chose

Dans les modèles de langage associés à la programmation neurolinguistique et au « modèle de Milton H. Erickson », on parle notamment de trois opérations : l’omission, la distorsion et la généralisation. En anglais : deletion, distortion & generalization. Ces modèles proposent une grille de lecture de certains usages du langage hypnotique. Ils ne démontrent toutefois pas que ces trois procédés suffisent à expliquer l’hypnose ou que leur utilisation hypnotise automatiquement quelqu’un.

Une des constructions qui m’intéressent particulièrement est la nominalisation. Au sens linguistique, elle consiste à transformer un verbe ou un adjectif en nom. « Décider » devient « la décision », tandis que « comprendre » devient « la compréhension ». On transforme ainsi quelque chose qui se fait, dans un contexte donné, en quelque chose qui semble exister tout seul.

Comparez ces deux phrases : « Ces personnes ont décidé de faire ceci à partir de ces informations » et « La décision s’impose ». Dans la deuxième phrase, les personnes disparaissent. Les informations disparaissent. Les choix possibles disparaissent aussi.

Il reste LA décision. Le processus humain, avec ses critères et ses limites, prend l’apparence d’une chose extérieure à laquelle il faudrait se soumettre. C’est précisément ce mécanisme qui m’intéresse lorsqu’on parle de science, de sécurité ou de consensus.

Pourquoi les nominalisations se prêtent aux inductions hypnotiques

Prenons une formulation illustrative : « Vous pouvez laisser cette compréhension vous accompagner vers un changement qui vous convient. » Quelle compréhension? Quel changement? Comment et à quel moment?

La phrase ne le précise pas. La personne peut y mettre ses propres expériences, ses attentes et ses images. Dans les descriptions du langage hypnotique issues du modèle de Milton, ce flou permet de proposer une direction sans imposer tous les détails de l’expérience. L’auditeur participe alors à la construction du sens.

Ce qui m’intéresse ici, c’est le parallèle avec le discours public. « La confiance », « la sécurité » ou « le progrès » sont des expressions auxquelles presque tout le monde peut adhérer. Pourtant, ces mots peuvent représenter des concepts, des dynamiques humaines et des directions très différentes.

On peut donc avoir un accord sur le MOT sans avoir d’accord sur ce qu’il représente concrètement. Ça ne prouve pas une induction hypnotique collective. Ça montre toutefois pourquoi il faut préciser les mots avant de transformer l’adhésion à un principe général en adhésion à une mesure particulière.

Qui serait contre la sécurité? Mais la sécurité de qui, contre quel risque, obtenue comment et à quel prix? Ce sont ces questions qui ramènent le mot sur le terrain.

Strictement parlant, « science » n’est pas le même exemple grammatical que « décider » devenu « décision ». Mais son utilisation comme un tout uniforme produit un effet de réification comparable. Une multitude de démarches et de résultats est alors présentée comme une seule entité qui parlerait d’une seule voix.

C’est comme si on disait : « LE couple est la meilleure manière de vivre. » La question suivante serait immédiatement : « Mais qu’est-ce qu’un couple? » Il existe évidemment une multitude de dynamiques et de règles, dites ou non dites, dans ce concept.

Même problème quand on entend : « La science dit que… » Quelles recherches? Sur quelle population? Pour quelle intervention? Avec quels résultats? Et quelle différence entre les résultats observés et la conclusion qu’on en tire?

La littérature scientifique s’analyse étude par étude, mais aussi dans son ensemble. Une étude isolée ne suffit pas toujours à départager les explications. Il faut regarder la qualité des méthodes, la convergence des résultats, les contradictions et les limites.

Le mot « science » devrait nous inviter à ouvrir cette analyse. Il devient problématique quand il sert à la fermer.

Un consensus n’est pas une loi scientifique

Il y a ici une précision importante à faire : un consensus scientifique ne devient pas une loi à force d’être confirmé. Une loi décrit une régularité ou une relation dans certaines conditions. Une théorie propose un cadre explicatif, tandis qu’un consensus correspond à un large accord entre spécialistes sur l’état des connaissances.

Ce sont des notions différentes. Une théorie solidement étayée ne reste pas dans une salle d’attente avant de recevoir sa promotion au rang de loi. Les lois de Newton ont elles-mêmes un domaine de validité. Le fait qu’un modèle ait des limites ne signifie pas qu’il ne vaut rien à l’intérieur de ces limites.

À l’inverse, l’existence d’un consensus ne donne pas automatiquement raison à toutes les décisions qu’on prétend prendre en son nom. On peut avoir des données solides sur un phénomène et débattre des moyens d’y répondre. Quelle efficacité attendue? Quels coûts, quels effets secondaires et quelles conséquences sociales?

Quelle place doit-on laisser aux libertés individuelles? Les données éclairent ces choix, mais elles ne font pas disparaître les arbitrages politiques et éthiques. Le consensus est un repère. Il devient un argument d’autorité quand on l’utilise pour éviter d’exposer le raisonnement.

La science doit permettre de questionner

Ce n’est pas tout le monde qui peut mener une étude scientifique. Mais tout le monde peut observer, poser une question et proposer une hypothèse. Il faut ensuite accepter que cette hypothèse soit testée, corrigée ou rejetée.

La démarche scientifique ne consiste pas à défendre une conclusion à tout prix. Elle exige aussi de reconnaître ce qu’on ignore et de changer d’avis lorsque les preuves le justifient. Une bonne question ne garantit pas une bonne réponse, mais elle constitue un point de départ indispensable.

La prochaine fois qu’on vous dira « la science », « le consensus » ou « la sécurité », demandez : de quoi parle-t-on exactement? Selon qui? Avec quelles preuves? Et qu’est-ce qui pourrait nous faire changer d’idée?

C’est aussi ça, prendre la démarche scientifique au sérieux.

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