SHERBROOKE — On s’est retrouvé à avoir quatre Québec en un seul à la suite des élections générales du 5 octobre 2026. Le Parti québécois a raflé les régions du Québec et une bonne partie du 450. Les solidaires ont gagné des circonscriptions francophones, mais qui présentent un profil socio-économique différent de celui du 450. Les libéraux ont bien sûr remporté les circonscriptions où se trouve une forte concentration du vote anglophone et allophone, tandis que les troupes conservatrices d’Éric Duhaime ont gagné la région de Québec, nous forçant à y voir un potentiel régionalisme.
Or, qu’est-ce que cela nous dit des fractures du Québec actuel ? Comment recoller les morceaux ?

Québec solidaire : un électorat urbain, éduqué, mais constitué de locataires
Québec solidaire a remporté 9 circonscriptions sur les 12 qu’il possédait auparavant. Les autres ont été ravies par les libéraux. Ces circonscriptions ont plusieurs points en commun : elles comptent davantage de locataires que de propriétaires et une population plus diplômée que celle d’autres régions, mais dont les revenus sont inférieurs à la moyenne.
Sur le Plateau-Mont-Royal, qui est le cœur culturel du Québec, les solidaires ont pratiquement tout gagné. Ces circonscriptions regroupent énormément d’artistes, de créateurs, de travailleurs du communautaire, de militants politiques en faveur des droits LGBT+ et d’écologistes. Si la diplomation universitaire y est particulièrement élevée, il ne s’agit pas pour autant de gens forcément plus aisés.
Les données du recensement de 2021 permettent de préciser ce portrait : dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, 72,1 % des ménages sont locataires, contre 63,6 % dans l’ensemble de la ville de Montréal. Du côté de la scolarité, 59,8 % de la population de 15 ans et plus possède un certificat, un diplôme ou un grade universitaire, comparativement à 40 % à Montréal. Autrement dit, près de trois ménages sur quatre y louent leur logement, tandis que près de six personnes sur dix, parmi les 15 ans et plus, détiennent un titre universitaire. Ces chiffres concernent l’arrondissement, dont les limites ne correspondent pas exactement à celles des circonscriptions provinciales.
Il faut dire qu’un diplôme universitaire ne garantit pas des revenus supérieurs à la moyenne. Surtout lorsqu’on considère que les métiers manuels au Québec sont valorisés et bien plus payants.
Sherbrooke est la petite exception en dehors de Montréal et de Québec. La reine des Cantons-de-l’Est est une ville connue pour ses mouvements sociaux, étudiants et militants. On n’a qu’à penser à la récente mobilisation en opposition au projet de mégacentre de données, au cours de laquelle des militants de gauche ont été arrêtés pour vandalisme par la police municipale.
De même, à Québec, les sièges oranges sont situés dans les quartiers centraux, moins favorisés que la haute-ville ou la banlieue, mais où se concentrent les artistes et les jeunes de la région de Québec.
Les libéraux : gagner l’opposition par défaut
On dit des libéraux qu’ils l’emporteraient dans Westmount même s’ils y mettaient un cochon peint en rouge comme candidat. Bien sûr, l’expression est colorée, mais c’est la réalité d’une bonne partie de la région de Montréal : partout où se concentre un fort vote allophone et anglophone, les libéraux sont naturellement élus. Dans des proportions qui dépassent souvent les 60 %.
Les libéraux y étaient encore plus hégémoniques auparavant, jusqu’à l’arrivée du Parti conservateur du Québec.
Il faut dire que, chez les allophones, les conservateurs séduisent en raison de leur programme hostile aux réglementations ou des baisses de taxes et d’impôts proposées. Mais puisque la question nationale québécoise revient dans l’actualité, plusieurs électeurs de ces secteurs préfèrent choisir une option plus sécuritaire et voter libéral. Ils le font en opposition à des lois linguistiques plus mordantes, mais aussi face à l’éventualité d’un référendum.
Le mystère Québec : un régionalisme en puissance
La grande région de Québec, dans laquelle on pourrait aussi inclure une bonne partie de la Beauce, est un mystère pour certains commentateurs politiques. Pourtant, plusieurs choses expliquent cette défiance de ces indomptables Beaucerons et habitants de la Capitale-Nationale.
Des raisons historiques, tout d’abord. Ceux que l’on nommait les « jarrets noirs », les Beaucerons, estiment avoir été laissés pour compte par le gouvernement du Québec à l’époque, en raison de leur isolement au milieu des marécages.
La Beauce est une région qui fait aujourd’hui l’envie des autres en raison de sa croissance économique. Mais pour qu’il y ait un « miracle beauceron », il a fallu beaucoup de travail et une forte solidarité régionale.
Or, l’histoire laisse des traces. Tout comme la présence anglaise à Québec, qui laissera, dans l’ensemble, les gens du coin satisfaits de voir leur ville devenir un centre politique important. Les tensions entre les fonctionnaires et les cols bleus qui travaillent dans des shops ou des garages laissent entrevoir une forme de lutte des classes.
Pour plusieurs à Québec, les fonctionnaires, ou tout ce qui est de près ou de loin lié à l’État, sont synonymes d’abus et de gaspillage de fonds publics. Alors que le taux d’imposition demeure parmi les plus élevés en Amérique du Nord.
Rien n’est simple, mais Éric Duhaime et son parti ont réussi à capitaliser sur une colère grandissante face aux réglementations, aux impôts et à un coût de la vie qui a explosé depuis la pandémie.
Le Parti québécois : le parti des Québécois des régions
Regardez une carte du Québec : vous y verrez des taches oranges, une masse rouge autour de Montréal, une masse bleu foncé dans la région de Québec et une teinte plus claire dans les régions du Québec. La Gaspésie, la Côte-Nord, l’Abitibi-Témiscamingue, le Saguenay–Lac-Saint-Jean et une bonne partie de la rive nord de Montréal ont voté pour PSPP.
Pour quelles raisons ? Peut-être pour les mêmes raisons qui les ont amenés à faire confiance à la Coalition avenir Québec pendant deux mandats. Des mesures linguistiques plus fortes, une volonté de faire respecter les intérêts du Québec et de répondre à des problématiques jusqu’alors inédites en région, notamment l’itinérance, qui était auparavant un phénomène essentiellement montréalais.
Comment recoller ces quatre « Québec » en un ?
Certaines choses peuvent mettre pas mal tout le monde d’accord. Notamment que la question de l’avenir du Québec est réservée aux Québécois, et non à des acteurs étrangers ou au gouvernement fédéral. Mais il faudra que PSPP essaie de réussir là où la CAQ a échoué, à savoir écouter l’opposition, la respecter et montrer qu’un autre Québec est possible.
Le cynisme est l’une des ressources naturelles les plus exploitées au Québec. Paul St-Pierre Plamondon doit donc recoller les morceaux de ces quatre Québec pour prouver qu’un éventuel pays est possible et qu’il pourra répondre aux préoccupations quant aux droits des minorités, mais aussi aux critiques qui disent qu’un Québec indépendant sera plus réglementé qu’une province canadienne.
Mais un gouvernement minoritaire, c’est l’occasion de faire mentir les pronostics qui disent qu’il ne survivra pas plus de 18 mois. D’où l’importance d’écouter et de travailler en concertation avec les autres.
C’est une chance rare dans l’histoire du Québec. Mais espérons qu’en retour, l’opposition ne soit pas ingrate et qu’elle accepte de travailler de bonne foi avec le nouveau gouvernement.
Sources :
- Ville de Montréal — Profil du district Jeanne-Mance, édition 2025, données du recensement de 2021 de Statistique Canada. Les tableaux présentent également les chiffres pour l’ensemble du Plateau-Mont-Royal et de la ville de Montréal : logement à la page 1 et scolarité à la page 3.
Note éditoriale : Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.


