Georges Villeneuve, un grand oublié de notre histoire

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SHERBROOKE — Il y a des personnages dans l’histoire du Québec dont on connaît très peu de choses, malgré l’importance considérable de leur contribution à notre société. C’est notamment le cas du médecin Georges Villeneuve (1862-1918), qui fut l’un des pionniers de la médecine légale et de la psychiatrie au Canada. Dans son nouvel ouvrage publié aux éditions du Septentrion, l’écrivain Jacques Côté nous fait découvrir un homme dont le parcours mérite assurément d’être mieux connu.

Intitulé Georges Villeneuve (1862-1918) : Un médecin au service de la justice, ce livre de 256 pages nous ramène à une époque où la médecine, la psychiatrie et les enquêtes criminelles étaient encore bien loin de ce que nous connaissons aujourd’hui. À la fin du XIXe siècle, les connaissances scientifiques progressent rapidement, mais les institutions judiciaires et médicales tardent parfois à s’adapter. C’est dans ce contexte que Georges Villeneuve entreprendra une carrière particulièrement remarquable.

Du champ de bataille à la médecine légale

Ce qui rend le parcours de Georges Villeneuve aussi intéressant, c’est notamment la diversité de ses expériences. Avant de devenir médecin, il sert comme capitaine du 65e Bataillon et participe à la campagne militaire du Nord-Ouest de 1885, un épisode marquant et controversé de l’histoire canadienne. Il poursuit ensuite des études médicales qui le conduiront notamment à Paris, entre 1889 et 1891, où il se familiarise avec les connaissances et les méthodes scientifiques européennes.

De retour au Québec, il contribue au développement d’une discipline encore relativement nouvelle : la médecine légale. À une époque où les enquêtes criminelles reposent largement sur les témoignages et les constatations des policiers, Villeneuve défend l’importance des preuves scientifiques. Il participe notamment à l’introduction de nouvelles méthodes d’autopsie et d’identification, ainsi qu’à l’amélioration des pratiques médico-légales à Montréal.

L’un des aspects les plus fascinants de son travail concerne l’entomologie médico-légale, qui consiste notamment à étudier les insectes présents sur un cadavre afin d’obtenir des renseignements sur les circonstances et le moment du décès. Cette technique, désormais bien connue des spécialistes des sciences judiciaires, était alors particulièrement novatrice. Il est assez étonnant de constater que des médecins québécois exploraient déjà ces méthodes à la fin du XIXe siècle.

Un réformateur de la psychiatrie québécoise

Mais Georges Villeneuve ne s’intéressait pas uniquement aux enquêtes criminelles. En 1894, à seulement 32 ans, il devient le plus jeune surintendant de l’asile Saint-Jean-de-Dieu, à Montréal, une institution qui accueillait des personnes souffrant de troubles mentaux. Il entreprend alors d’importantes réformes visant à améliorer les soins et les conditions de vie des patients.

Il faut se rappeler qu’à cette époque, les personnes atteintes de maladies mentales étaient souvent marginalisées, enfermées dans des institutions et parfois même emprisonnées. Les connaissances psychiatriques étaient encore limitées, tandis que les traitements et les conditions d’internement pouvaient être particulièrement difficiles. Villeneuve cherchera notamment à faire évoluer l’asile vers un véritable établissement hospitalier, en collaboration avec les Sœurs de la Providence.

Ce volet de sa carrière est probablement l’un des plus intéressants sur le plan humain. Derrière les débats médicaux et les transformations institutionnelles, on découvre les difficultés auxquelles étaient confrontées les personnes souffrant de maladies mentales, mais également les préjugés qui entouraient leur condition. Plusieurs des questions soulevées à cette époque, notamment sur la responsabilité criminelle, le traitement des patients et la protection du public, demeurent d’ailleurs pertinentes aujourd’hui.

Des affaires criminelles et des personnages historiques

L’ouvrage de Jacques Côté présente également plusieurs affaires judiciaires qui ont marqué la fin du XIXe siècle. On y retrouve notamment les affaires Shortis, Azarie Gauthier et Rose Boisseau, qui permettent d’aborder les rapports parfois complexes entre la médecine, la justice et les réalités sociales de l’époque. Ces dossiers rappellent que les progrès scientifiques ne se sont pas réalisés uniquement dans les laboratoires, mais aussi devant les tribunaux, où les expertises médicales pouvaient avoir des conséquences importantes sur le sort des accusés.

Le livre nous entraîne également à la rencontre de différentes personnalités de l’histoire québécoise, dont le poète Émile Nelligan et le journaliste Olivar Asselin. Ces épisodes permettent de découvrir une autre facette de Villeneuve, qui évoluait dans un milieu où se côtoyaient médecins, intellectuels, personnalités publiques et représentants des institutions religieuses. Son parcours devient ainsi une porte d’entrée sur la société montréalaise de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle.

Le professeur d’un autre grand pionnier

Georges Villeneuve a également joué un rôle déterminant dans la formation de Wilfrid Derome, une autre figure majeure de notre histoire scientifique. Ce dernier, qui fut son élève puis son assistant à la morgue de Montréal, allait fonder en 1914 le premier laboratoire de recherches médico-légales en Amérique du Nord. Il s’agit d’une réalisation particulièrement importante, qui témoigne du rôle joué par le Québec dans le développement des sciences judiciaires.

On retient généralement le nom de Derome lorsqu’il est question des origines de la médecine légale moderne au Québec. Pourtant, derrière ce grand pionnier se trouvait également Georges Villeneuve, qui avait contribué à ouvrir la voie à une approche davantage fondée sur la science et l’expertise médicale. C’est aussi ce que cette biographie permet de remettre en perspective.

Un pan méconnu de notre histoire

J’apprécie particulièrement les ouvrages historiques qui permettent de redécouvrir des personnages aujourd’hui largement oubliés. Nous avons parfois tendance à limiter notre connaissance de l’histoire québécoise aux grands événements politiques, aux premiers ministres, aux conflits et aux débats constitutionnels. Pourtant, notre société s’est également construite grâce à des médecins, des scientifiques, des chercheurs et des réformateurs dont les réalisations ont profondément transformé nos institutions.

Le travail de Jacques Côté s’inscrit justement dans cette volonté de faire connaître une histoire moins souvent racontée. Auteur de plusieurs romans policiers et ouvrages consacrés à la criminalité, il possède un intérêt de longue date pour le développement des sciences judiciaires au Québec. Cette biographie, abondamment illustrée, rassemble les différentes dimensions de la carrière de Villeneuve et permet de mieux comprendre l’héritage qu’il a laissé.

À mes yeux, c’est précisément ce qui fait l’intérêt d’un ouvrage comme celui-ci : il ne s’agit pas simplement de raconter la vie d’un médecin mort il y a plus d’un siècle, mais de comprendre comment certaines de nos institutions ont progressivement pris forme. On mesure à quel point les progrès que nous considérons aujourd’hui comme acquis sont le résultat de décennies d’efforts, de controverses et de remises en question.

Je tiens à remercier chaleureusement les éditions du Septentrion pour l’envoi de cet ouvrage, ainsi que pour leur travail remarquable de publication et de diffusion de notre histoire. À une époque où l’on parle beaucoup de préserver notre patrimoine, il est important de rappeler que celui-ci ne se limite pas aux bâtiments anciens ou aux monuments. Il se trouve également dans la mémoire de ces hommes et de ces femmes qui ont contribué, souvent dans l’ombre, à bâtir le Québec moderne.

Georges Villeneuve (1862-1918) : Un médecin au service de la justice, de Jacques Côté, est paru aux éditions du Septentrion en septembre 2026. L’ouvrage compte 256 pages.

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