Plus de 26 milliards pour l’Ukraine depuis 2022. Jusqu’où Ottawa ira-t-il avec l’argent des Canadiens?

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OTTAWA – Après plus de 26 milliards de dollars engagés depuis 2022, Ottawa ajoute de nouvelles centaines de millions et inscrit maintenant sa relation avec l’Ukraine dans un horizon de 100 ans. Ce qui avait commencé comme une réponse à la guerre devient un engagement générationnel, avec une coopération économique, politique et militaire appelée à durer bien au-delà du conflit actuel.

Pendant ce temps, les autorités anticorruption ukrainiennes enquêtent sur des stratagèmes présumés de détournement de fonds publics et de surfacturation, notamment dans l’achat de drones et l’approvisionnement militaire. Des millions de dollars ont même été saisis dans des comptes d’entreprises à l’étranger.

Après plus de 26 milliards de dollars engagés, la capacité du gouvernement canadien à retracer l’utilisation de l’argent public mérite plus que jamais d’être examinée.

Oui. Plus de 26 milliards de dollars ! C’est désormais l’ampleur des engagements pris par le Canada envers l’Ukraine depuis 2022.

Quatre ans après le début de l’invasion russe à grande échelle, Ottawa ne pense toutefois plus cette relation uniquement en fonction de la guerre actuelle.

À Calgary, Mark Carney et Volodymyr Zelenskyy ont signé une déclaration qui projette la relation entre les deux pays sur un horizon de 100 ans. Le Canada ajoute aussi environ 350 millions de dollars pour des intercepteurs de défense aérienne et veut développer avec Kyiv une coopération à long terme dans les drones, les technologies antidrones, la guerre électronique et les munitions.

L’opération UNIFIER est par ailleurs prolongée jusqu’en 2029.

Le document signé par les deux dirigeants dépasse largement l’aide militaire. Défense, reconstruction, énergie, minéraux critiques, intelligence artificielle, cybersécurité, commerce et investissements font partie de cette nouvelle architecture entre les deux pays.

Il faut toutefois distinguer l’horizon politique de l’engagement financier. Le Canada n’a pas promis de verser de l’argent à l’Ukraine chaque année jusqu’en 2126.

IMAGE CAPTURE D’ÉCRAN JUNONEWS/CPAC

Des milliards publics dans un environnement à haut risque

Les propres autorités anticorruption ukrainiennes enquêtent actuellement sur un stratagème présumé entourant l’achat de drones destinés aux forces de défense du pays. Les pertes présumées atteignent 254 millions de hryvnias.

Selon le Bureau national anticorruption d’Ukraine, le NABU, certains achats auraient été effectués entre 60 et 90 % au-dessus des prix du marché. Les enquêteurs soutiennent que les gagnants de certains contrats auraient été déterminés à l’avance et que des entreprises contrôlées auraient servi à simuler la concurrence.

Un élément de l’enquête retient particulièrement l’attention. Une demande d’offre aurait été adressée à un futur fournisseur sous le nom d’une société qui n’était même pas encore officiellement enregistrée. Elle l’aurait été quelques jours plus tard.

Les enquêteurs affirment également que les produits illicites ont été transférés vers des comptes d’entreprises contrôlées par les participants au stratagème, notamment à l’extérieur de l’Ukraine.

Plus de 4 millions de dollars américains ont été saisis dans des comptes d’entreprises à l’étranger. À cette somme s’ajoutent 17 millions de hryvnias saisis en Ukraine.

Les personnes visées demeurent présumées innocentes et l’enquête se poursuit.

Ce dossier ne permet pas d’identifier de l’argent canadien parmi les sommes visées. Il illustre toutefois la complexité de la reddition de comptes dans un pays qui doit administrer des sommes considérables en pleine guerre.

Après plus de 26 milliards de dollars engagés par le Canada, la transparence sur la destination des fonds et sur les mécanismes permettant de les retracer devient un enjeu de premier plan.

Le paradoxe des drones

Cette enquête prend une résonance particulière au moment où les drones deviennent précisément l’un des nouveaux piliers de la coopération entre le Canada et l’Ukraine.

Ottawa et Kyiv viennent de convenir d’un partenariat gouvernement à gouvernement visant notamment la production conjointe de systèmes sans équipage, de technologies antidrones et de munitions.

Le Canada accroît donc son implication dans un secteur où les enquêteurs ukrainiens viennent eux-mêmes de mettre au jour un mécanisme présumé de surfacturation pouvant atteindre 90 %.

Les deux dossiers ne sont pas liés et rien dans l’enquête du NABU ne permet de l’affirmer. Leur proximité illustre néanmoins l’importance des mécanismes de contrôle entourant les contrats et l’utilisation des fonds publics.

Cette enquête est par ailleurs loin d’être un cas isolé.

Au premier semestre de 2026, le NABU et le parquet spécialisé anticorruption, le SAPO, ont ouvert 360 nouvelles enquêtes. Les organismes rapportent également 107 personnes ayant reçu un avis de suspicion et 76 personnes condamnées au cours de cette période. Leurs dossiers récents touchent notamment de hauts responsables ainsi que les secteurs de la défense et de l’énergie.

La corruption n’est donc pas un risque théorique évoqué depuis l’étranger. Elle constitue un problème suffisamment sérieux pour mobiliser, en pleine guerre, les principales institutions anticorruption ukrainiennes.

Une implication militaire canadienne qui s’élargit

Le Canada n’est pas juridiquement en guerre contre la Russie et les Forces armées canadiennes ne participent pas officiellement aux combats contre les forces russes. Son implication dans l’effort militaire ukrainien est néanmoins devenue considérable.

Plus de 8,5 milliards de dollars ont déjà été consacrés au soutien militaire. Ottawa fournit de l’équipement, des munitions et de la formation aux forces ukrainiennes. L’opération UNIFIER est maintenant prolongée jusqu’en 2029.

La nouvelle entente pousse cette coopération plus loin. Le Canada veut notamment travailler avec l’Ukraine dans la production de drones, les systèmes antidrones, la guerre électronique et les munitions. Ces capacités sont directement liées aux opérations militaires menées contre les forces russes.

Le Canada demeure donc officiellement à l’extérieur du conflit armé entre la Russie et l’Ukraine, tout en contribuant matériellement à la capacité de l’Ukraine de mener cette guerre.

Cette distinction juridique est importante. Elle n’efface toutefois pas l’évolution politique des dernières années. Le soutien canadien ne se limite plus à une aide financière ponctuelle ou à l’envoi d’équipement. Ottawa construit maintenant avec Kyiv une coopération militaire appelée à survivre à la guerre actuelle.

Après 26 milliards, Ottawa doit montrer les comptes

Le gouvernement canadien insiste sur les mécanismes de contrôle entourant son aide. Plusieurs programmes internationaux disposent effectivement de systèmes d’audit et de vérification.

Mais derrière le chiffre global de 26 milliards de dollars se trouvent des formes de soutien très différentes. Aide militaire, assistance financière directe, reconstruction, aide humanitaire, développement, sécurité, stabilisation et mesures d’immigration font notamment partie du total annoncé par Ottawa.

Le gouvernement canadien indique lui-même que plus de 8,5 milliards de dollars ont été consacrés au soutien militaire depuis le début de l’invasion à grande échelle.

La multiplication des programmes rend la reddition de comptes d’autant plus importante.

Après plus de 26 milliards de dollars, le contribuable devrait pouvoir connaître ce qui a effectivement été déboursé, ce qui constitue un prêt ou une garantie, ce qui peut éventuellement être récupéré, quels mécanismes de contrôle s’appliquent à chacune des enveloppes et jusqu’à quel niveau Ottawa peut retracer l’utilisation finale de l’argent.

Demander cette transparence ne revient pas à remettre en question le principe même de l’aide à l’Ukraine. Il s’agit simplement d’exiger une reddition de comptes proportionnelle à l’importance des sommes engagées.

Pendant ce temps, les signaux d’alarme s’accumulent au Canada

Le contexte économique canadien ajoute une autre dimension au débat.

En août, le Canada a perdu 42 000 emplois et 1,5 million de personnes étaient au chômage. Près d’un chômeur sur quatre cherchait du travail depuis au moins 27 semaines, une proportion nettement supérieure à la moyenne de 17,1 % observée avant la pandémie.

Au Québec, 19 000 emplois ont disparu en un seul mois. La province comptait 54 000 emplois de moins qu’un an auparavant.

À ces données sur l’emploi s’ajoute une réalité sociale beaucoup plus large. En 2024, 4,478 millions de Canadiens vivaient sous le seuil officiel de pauvreté, soit 11 % de la population. En 2020, ils étaient 2,604 millions. Cela représente près de 1,9 million de personnes supplémentaires vivant sous le seuil de pauvreté en seulement quatre ans.

La situation alimentaire est encore plus frappante. En 2024, 9,756 millions de Canadiens vivaient dans un ménage ayant connu une forme d’insécurité alimentaire, soit près d’une personne sur quatre au pays. Parmi eux, 6,5 % de la population vivait une situation qualifiée d’insécurité alimentaire sévère.

La réalité est particulièrement dure pour certaines familles. Près de la moitié des personnes vivant dans une famille monoparentale, soit 44,4 %, se trouvaient dans un ménage touché par l’insécurité alimentaire en 2024.

La pression financière apparaît également dans les statistiques sur l’insolvabilité. Le nombre de dossiers est passé de 103 586 en 2022 à 145 297 en 2025, ce qui représente une augmentation d’environ 40 % en seulement trois ans.

En juin 2026, les insolvabilités de consommateurs étaient encore 11,8 % plus nombreuses qu’un an auparavant. Pour la période de 12 mois terminée en juin, les faillites personnelles avaient progressé de 8,4 %.

À la fin du premier trimestre de 2026, les ménages canadiens portaient par ailleurs près de 1,80 $ de dette sur le marché du crédit pour chaque dollar de revenu disponible.

Ces données mises ensemble dressent un portrait difficile à banaliser. Des millions de Canadiens vivent sous le seuil de pauvreté, près d’un Canadien sur quatre a connu une forme d’insécurité alimentaire, 1,5 million de personnes sont au chômage et les dossiers d’insolvabilité demeurent à des niveaux considérablement plus élevés qu’en 2022.

Ces chiffres ne décrivent pas un pays sans activité économique. Ils témoignent cependant d’une pression financière bien réelle pour une partie importante de la population, au moment même où Ottawa porte à plus de 26 milliards de dollars ses engagements envers l’Ukraine et commence à penser cette relation sur un horizon de 100 ans.

Pendant que le gouvernement planifie une relation sur plusieurs générations avec Kyiv, de nombreux Canadiens doivent composer avec des préoccupations beaucoup plus immédiates, qu’il s’agisse de l’épicerie, de l’emploi, de l’endettement ou simplement des paiements à effectuer chaque mois.

Un engagement générationnel sans plafond connu

La déclaration signée cette semaine marque une évolution importante de la politique canadienne envers l’Ukraine.

Ottawa ne parle plus uniquement de soutenir le pays jusqu’à la fin de la guerre. Le Canada prépare déjà sa participation à la défense, à la reconstruction, aux investissements, à l’énergie et aux technologies de l’après-guerre.

Cette relation est maintenant pensée sur un horizon de 100 ans.

Cela ne signifie pas que le Canada vient de signer un chèque pour le prochain siècle. Cela signifie cependant que le gouvernement envisage sa relation avec l’Ukraine bien au-delà du conflit actuel.

Pendant ce temps, au Canada, des ménages surveillent chaque dépense et le gouvernement doit lui-même composer avec des ressources qui ne sont pas illimitées.

Soutenir l’Ukraine peut être un choix stratégique défendable. Aucun choix stratégique ne devrait toutefois soustraire un gouvernement à l’obligation de démontrer ce qu’il fait de l’argent public.

Après plus de 26 milliards de dollars engagés en quatre ans, Ottawa prépare maintenant une relation avec l’Ukraine appelée à s’étendre sur plusieurs générations. Le gouvernement devra expliquer clairement aux Canadiens ce que cette nouvelle orientation implique financièrement et militairement, mais aussi démontrer comment l’argent public est contrôlé une fois engagé.

Sources:

Le Cabinet du premier ministre du Canada confirme que les engagements canadiens en aide multiforme à l’Ukraine dépassent désormais 26 milliards de dollars depuis 2022 et détaille les nouvelles mesures annoncées le 10 septembre 2026.

La déclaration commune Canada-Ukraine présente l’horizon de 100 ans, la prolongation de l’opération UNIFIER et la coopération envisagée dans les secteurs de la défense et des technologies.

Le Bureau national anticorruption d’Ukraine détaille l’enquête concernant les achats de drones, les pertes présumées de 254 millions de hryvnias, les prix qui auraient dépassé ceux du marché de 60 à 90 % et les sommes saisies à l’étranger. Son bilan du premier semestre de 2026 documente également l’activité du NABU et du SAPO.

Les données canadiennes proviennent notamment de Statistique Canada sur le marché du travail, de l’Enquête canadienne sur le revenu, du Bureau du surintendant des faillites et des Comptes du bilan national.

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