Québec — À l’aube, quand la brume matinale glisse entre les épinettes et que la forêt respire encore la rosée, un changement discret mais déterminant prend racine au Québec. De plus en plus de femmes chaussent les bottes, épaulent la carabine et entrent en forêt, non pas comme accompagnatrices ou observatrices, mais bien comme chasseuses à part entière. Ce mouvement, autrefois marginal, s’impose désormais comme l’un des changements socioculturels les plus marquants du monde de la chasse québécoise.
Une progression soutenue et irréversible
Portée par un immense regain d’intérêt pour le plein air, l’autonomie alimentaire et la reconnectivité avec la nature, la chasse attire un nombre record de femmes. Les données de la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs (FédéCP) révèlent une évolution frappante : près d’une participante sur trois dans les cours de maniement d’armes à feu est désormais une femme, un revirement spectaculaire pour un milieu historiquement masculin.
Surtout, la progression se maintient année après année, avec une présence féminine particulièrement forte parmi les jeunes adultes et les mères de famille. Cette tendance dépasse la statistique. Elle transforme les récits, les représentations et les visages du milieu de la chasse moderne.

La forêt se féminise : un changement culturel profond
Pendant longtemps, la chasse a reposé sur un imaginaire masculin fait de campements rudimentaires, de traditions familiales viriles et d’une culture teintée d’exclusivité. Aujourd’hui, cet imaginaire se fissure lentement et pour beaucoup, positivement.
Dans les boutiques de plein air comme dans les camps, les employés notent une évolution nette :
- des groupes de femmes qui s’équipent ensemble,
- des mères qui initient leurs enfants,
- des chasseuses expérimentées qui deviennent mentores,
- et surtout, un discours plus inclusif, moins compétitif, plus axé sur l’éthique, la consommation responsable et la valorisation de la nature.
La chasse en couple : une activité qui renforce les liens
De plus en plus de couples choisissent la chasse comme activité commune. Pour plusieurs hommes, l’arrivée de leur conjointe dans cet univers est vécue positivement : ils sont heureux de partager leur passion, leurs connaissances et ces moments privilégiés en nature. Planifier les sorties, observer le territoire et vivre ensemble autant les périodes d’attente que l’adrénaline forge une complicité particulière, renforçant les liens loin des routines du quotidien.
Kate Nadeau Mercier : figure féminine emblématique de la chasse et de la pêche au Québec
Depuis près de 18 ans, Kate Nadeau Mercier arpente les forêts et les plans d’eau du Québec et même à l’international, où elle pratique la chasse, la pêche et le trappage. Sa passion pour le plein air dépasse le cadre personnel. Elle a transformé ce milieu en véritable domaine professionnel.
Directrice générale et copropriétaire d’Aventure Chasse Pêche, le plus important réseau médiatique québécois consacré à la chasse et à la pêche, Kate supervise des projets d’envergure incluant le magazine, l’émission de télévision ainsi que leur nouvelle station de radio “Radio Crash”, première radio au Québec entièrement dédiée à la chasse, à la pêche et au plein air, avec une programmation musicale country.
Engagée au-delà de ses responsabilités professionnelles, elle est également cofondatrice du groupe Facebook “Filles de Bois”, qui rassemble près de 35 000 femmes passionnées par la chasse et la pêche. Malgré ses multiples engagements et son rôle de mère, Kate reste proche et disponible pour la communauté, offrant mentorat et inspiration à celles qui souhaitent découvrir et s’épanouir dans ces activités.
Son influence et son engagement font d’elle une référence dans le monde de la chasse et de la pêche au Québec, une voix respectée qui contribue à redéfinir la place des femmes dans ce milieu traditionnellement masculin.

Des défis bien réels… mais une volonté d’avancer
Malgré cette dynamique, certains obstacles demeurent. Les femmes mentionnent encore des préjugés et un équipement parfois peu adapté. Les clubs et pourvoiries évoluent, mais lentement, pour accueillir cette clientèle grandissante.
Pour autant, le milieu se transforme : fabricants, guides et associations adaptent leurs offres et leurs services pour répondre à cette nouvelle réalité.
Pourquoi la chasse séduit-elle davantage les femmes ?
Plusieurs facteurs expliquent cette féminisation :
- Autonomie alimentaire : la chasse permet de produire sa propre viande de manière éthique et locale.
- Connexion à la nature : les activités de plein air connaissent un regain d’intérêt, offrant aux femmes un moyen de renouer avec l’environnement.
- Changement social : l’idée qu’un loisir puisse être réservé à un genre s’estompe.
- Mentorat et réseau : les chasseuses expérimentées jouent un rôle crucial dans l’accueil et la formation des nouvelles participantes.
Filles de Bois : une communauté en ligne qui renforce le lien entre chasseuses
Le groupe Facebook “Filles de Bois” a vu le jour en 2018 et rassemble aujourd’hui tout près de 35 000 femmes. Sur ce groupe, les femmes y partagent leurs expériences de chasse, de pêche ou de plein air, échangent des conseils et se soutiennent mutuellement.
« Ironiquement, c’est un homme, mon conjoint, qui a eu l’idée du groupe. À l’époque, il m’avait dit : “Ça prendrait un groupe pour les femmes de bois, parce que je pense qu’elles en auraient besoin.” L’idée a germé, et j’ai décidé de créer ce groupe avec l’aide de trois autres filles, dont deux encore présentes avec moi aujourd’hui.
Même si la chasse, la pêche et le plein air restent les mêmes activités pour tous, hommes ou femmes, il y a des différences dans la façon d’aborder la physionomie, les trucs, les conseils et les discussions. Je voulais donc un endroit où les femmes pourraient jaser entre elles librement.
L’objectif a toujours été de former, d’éduquer et d’échanger dans le respect. Le respect est d’ailleurs la règle numéro un du groupe. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement un groupe Facebook : c’est devenu une véritable communauté. Le sentiment d’appartenance y est extrêmement fort. Les filles y apprennent, grandissent et s’entraident.
« Filles de Bois » est probablement aujourd’hui la plus grande communauté de femmes réunies au Québec. On a toujours fait en sorte d’être hyper inclusives. On est une grande équipe et on filtre chaque demande d’admission pour protéger l’espace et garder ce climat unique. »
— Kate Nadeau Mercier, cofondatrice du groupe “Filles de Bois”

Ce que cela signifie pour l’avenir de la chasse
La montée fulgurante des chasseuses modifie déjà le paysage de la chasse au Québec :
- Une relève plus solide, alors que la communauté s’inquiétait de son vieillissement.
- Une approche plus éthique, souvent citée par les formatrices.
- Une pression accrue pour moderniser les infrastructures et les formations.
- Une vision plus inclusive de la gestion de la faune, où les femmes prennent place dans les discussions d’avenir.
L’Estrie, cœur battant du renouveau de la chasse au féminin
S’il est une région où ce phénomène se fait sentir avec une intensité particulière, c’est bien l’Estrie. Terre de collines et de forêts matures, l’Estrie offre un territoire d’une richesse exceptionnelle pour l’apprentissage et la pratique de la chasse.
La région attire un nombre croissant de nouvelles chasseuses, séduites par :
- la densité du cheptel de cerf de Virginie,
- la diversité des habitats,
- les zones de chasse facilement accessibles,
- les clubs, associations et mentors particulièrement actifs,
- et un esprit communautaire chaleureux et inclusif.
Pour beaucoup, l’Estrie est bien plus qu’un simple terrain de chasse. C’est un espace de liberté, de partage et d’apprentissage. La région devient ainsi un symbole du renouveau de la chasse au féminin, où tradition et modernité se rejoignent.

