Syndicats : les Québécois veulent tourner la page

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MONTRÉAL — Après les affrontements entre le gouvernement caquiste et les organisations syndicales, une forte majorité de Québécois souhaite un changement de ton. Selon un sondage Léger dévoilé le 3 novembre par la Confédération des syndicats nationaux (CSN), 79 % des personnes interrogées privilégient le dialogue et la collaboration plutôt que la confrontation. Le message déborde toutefois les relations de travail : 70 % souhaitent aussi que Québec examine de nouvelles contributions des plus riches et des grandes entreprises avant d’envisager d’autres compressions dans les dépenses publiques.

Réalisée auprès de 1 019 personnes entre le 23 et le 26 octobre 2026, l’enquête arrive au début du mandat du gouvernement péquiste. La CSN y voit un argument supplémentaire pour réclamer l’abrogation de deux lois controversées héritées de la Coalition avenir Québec. Pour sa présidente, Caroline Senneville, le changement de gouvernement doit maintenant se traduire par des gestes concrets.

« C’est maintenant le temps de démontrer qu’il entend collaborer avec les syndicats », affirme-t-elle dans le communiqué accompagnant les résultats. La centrale demande notamment à Québec de revoir les restrictions au droit de grève et les règles imposées au fonctionnement des organisations syndicales. Elle souhaite également déplacer le débat budgétaire vers les revenus de l’État, plutôt que de le limiter aux dépenses à réduire.

Un appui au dialogue et à l’autonomie syndicale

Outre les 79 % favorables à la collaboration, 62 % des répondants estiment que le gouvernement devrait respecter les décisions prises démocratiquement par les membres des syndicats et des associations, plutôt que leur imposer un fonctionnement différent. Par ailleurs, 60 % considèrent que Québec devrait accepter le jugement lorsqu’un tribunal spécialisé en droit du travail invalide une loi limitant le droit de grève. Ces résultats donnent des arguments à la CSN, sans pour autant constituer un vote sur chacune des dispositions des lois contestées.

Le sondage porte ainsi sur des orientations générales : la collaboration, l’autonomie des organisations et l’attitude à adopter devant une décision judiciaire. Le communiqué ne fournit pas la ventilation complète des réponses ni l’ensemble des renseignements méthodologiques permettant d’examiner plus finement les résultats. Il faut donc distinguer les préférences exprimées par les personnes interrogées de la conclusion politique qu’en tire la centrale, soit la nécessité d’abroger les deux lois.

La CAQ invoquait la protection du public

Les tensions avec l’ancien gouvernement reposaient sur deux visions du rôle de l’État dans les relations de travail. Pour la CAQ, il fallait mieux protéger la population contre les conséquences des arrêts de travail et renforcer la transparence des syndicats. Les centrales dénonçaient plutôt une intervention politique susceptible d’affaiblir leur capacité de négocier et de défendre leurs membres.

Issue du projet de loi 89, la loi 14 a instauré un régime de « services assurant le bien-être de la population ». L’objectif gouvernemental était de maintenir certains services pendant une grève ou un lock-out afin d’en limiter les effets sur le public. Le projet prévoyait aussi d’accroître les possibilités d’intervention du ministre du Travail dans certains conflits.

Pour les syndicats, le problème se situe dans le rapport de force à la table de négociation. Si un employeur peut maintenir une partie importante de ses activités pendant un conflit, la pression exercée par la grève risque de diminuer. Le désaccord dépasse donc les inconvénients d’un arrêt de travail : il touche à l’efficacité même du principal moyen de pression collectif des salariés.

Le Jardin de Robi, premier test de la loi

Le conflit au CPE Le Jardin de Robi, à Roberval, est devenu le premier dossier d’application du nouveau régime. En mars, le Tribunal administratif du travail avait assujetti le conflit au maintien de services, puis entériné une entente prévoyant l’ouverture du CPE trois jours sur cinq. Le syndicat affilié à la CSN contestait cependant la constitutionnalité de cette intervention.

Le 9 octobre, le Tribunal a déclaré inopérantes les dispositions contestées dans cette affaire, concluant à une atteinte injustifiée à la liberté d’association et au droit de grève des travailleuses, selon le compte rendu publié par la CSN. Cette décision représente un revers important pour le régime instauré sous la CAQ. Elle doit toutefois être distinguée d’une abrogation législative : retirer une loi demeure une décision de l’Assemblée nationale.

La gouvernance syndicale, autre pomme de discorde

La loi 4, issue du projet de loi 3 et sanctionnée le 2 avril 2026, constitue l’autre grand dossier de confrontation. Présentée par l’ancien ministre du Travail Jean Boulet comme une réforme de la transparence et de la démocratie syndicale, elle intervient dans les règles de fonctionnement des associations de salariés. Le gouvernement soutenait notamment que les travailleurs devaient pouvoir mieux contrôler les décisions et l’utilisation de leurs cotisations.

La CSN y voit au contraire une ingérence dans l’autonomie des organisations et a annoncé, le 1er septembre, un recours devant la Cour supérieure. Elle invoque des atteintes aux libertés d’association et d’expression, tandis que neuf organisations syndicales avaient également porté plainte à l’Organisation internationale du travail en juillet. Le débat oppose ainsi l’encadrement que l’État juge nécessaire à la liberté que réclament les syndicats pour déterminer leurs propres règles.

Une ouverture accueillie avec prudence

L’arrivée du Parti québécois ouvre la possibilité de renouer le dialogue, mais les centrales attendent encore des décisions sur les lois contestées. Dès le lendemain du scrutin, la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) offrait sa collaboration au nouveau gouvernement. Elle insistait toutefois sur la nécessité d’améliorer les services publics plutôt que de multiplier les compressions.

Le 21 octobre, la CSQ a accueilli favorablement la composition du nouveau Conseil des ministres, y voyant un signal propice au dialogue social. Cette réaction positive était accompagnée d’une demande au nouveau ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Mathieu Lebrun : suspendre rapidement l’application de la loi 14. L’ouverture demeure donc prudente, et son véritable test sera la suite donnée aux revendications syndicales.

Faire contribuer davantage les plus riches

Sur les finances publiques, le résultat de 70 % donne du poids à une idée défendue depuis longtemps par le mouvement syndical et notamment par Québec solidaire. Avant de réduire les services, une majorité des personnes interrogées souhaite que le gouvernement examine la possibilité d’obtenir davantage de revenus des plus riches et des grandes entreprises. Cela ne signifie pas qu’elles appuient toutes une même taxe, un même taux ou un même seuil d’imposition.

Cette préférence s’était déjà manifestée au printemps. Dans un autre sondage Léger commandé par la CSN, réalisé auprès de 1 005 personnes du 13 au 19 avril, 74 % souhaitaient que le prochain gouvernement augmente l’imposition des personnes les plus fortunées pour mieux financer les services publics. Les questions étant différentes, les deux résultats ne permettent pas de mesurer une progression précise de l’appui, mais ils montrent que cette orientation trouve un écho au-delà des seules propositions partisanes.

Québec solidaire propose une taxe sur les grandes fortunes

Pendant la campagne électorale, Québec solidaire a proposé une contribution visant les fortunes de plus de 25 millions de dollars. Dans son cadre financier présenté le 11 septembre, le parti évaluait les revenus de cette mesure à cinq milliards de dollars par année. Il s’agit d’une estimation de Québec solidaire, qui présente cette taxe comme une façon de financer les services publics tout en évitant de demander davantage à la classe moyenne.

Une taxe sur la fortune se distingue de l’impôt sur le revenu : elle vise le patrimoine accumulé, plutôt que seulement les revenus gagnés pendant l’année. Sa mise en œuvre exige donc de préciser les actifs concernés, leur évaluation, les exemptions et les moyens de perception. Le sondage de novembre ne tranche aucune de ces modalités, mais il montre une volonté majoritaire d’examiner cette avenue avant de couper.

Le nouveau gouvernement devra ainsi répondre à deux demandes qui se rejoignent : rétablir une relation de travail avec les syndicats et élargir les options pour financer les services publics. Pour la CSN, les difficultés budgétaires ne justifient ni l’affaiblissement des droits syndicaux ni le recours automatique aux compressions. Les résultats dévoilés lui donnent un appui pour porter ces revendications, tout en laissant au gouvernement la responsabilité de préciser ses choix.

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