STANSTEAD – Dans ce petit village frontalier, tout près de l’État du Vermont, règne une atmosphère digne d’un roman de Stephen King ou de H. P. Lovecraft. On sent que l’ambiance est étrange. Que l’on n’est pas nécessairement à sa place, avec l’omniprésence des caméras et des postes frontaliers le long du village.
Par contre, dans cet endroit ayant connu un déclin depuis le 11 septembre 2001, et encore davantage depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, subsiste, malgré les aléas de l’histoire, un lieu unique au monde.

Un héritage qui dépasse les frontières créées par la politique
Bienvenue à la bibliothèque Haskell – ou Haskell Free Library & Opera House -, une institution culturelle de premier plan dans un endroit où l’on tente malgré tout de faire communauté, même si l’étau se resserre toujours un peu plus chaque jour.
Située littéralement sur la ligne frontalière entre le Canada et les États-Unis, la Haskell Free Library and Opera House a été fondée par Martha Stewart Haskell et son fils Horace « Stewart » Haskell au début du XXe siècle. Construite à partir de 1901 en mémoire de leurs proches, elle ouvre d’abord son opéra en 1904, puis sa bibliothèque en 1905.
Pensée comme un lieu de rencontre unique, elle permettait dès l’origine aux citoyens des deux pays d’y accéder librement, symbolisant une volonté rare de partage culturel au-delà des frontières. Donnée par la suite aux municipalités de Derby Line et de Stanstead, elle est aujourd’hui reconnue comme site patrimonial d’importance tant au Canada qu’aux États-Unis.

… Et le retour brutal de la réalité
Cet endroit fortement symbolique pour les gens de la région a subi les conséquences de choix politiques au fil des ans. Récemment, le président Donald Trump a décidé que désormais, tous les passages transfrontaliers devraient se faire strictement par des points d’entrée officiels.
Sur le papier, on peut comprendre la légitimité de protéger la frontière et d’empêcher le passage de gens qui ont l’intention de commettre des actes illégaux. Mais dans la réalité, cela a créé pour cette communauté canado-américaine de nombreux soucis.
Avant 2024, on pouvait entrer librement par la porte d’entrée principale du côté américain, à condition de ne pas aller plus loin aux États-Unis. Comme l’a rappelé un employé de l’endroit, il s’agissait là d’un privilège accordé aux habitants canadiens qui souhaitaient profiter de la bibliothèque.
Mais qui dit privilège dit aussi possibilité qu’il soit retiré un jour ou l’autre. Ainsi, puisque l’entrée du côté américain n’est plus possible sans un passage par un poste frontalier officiel, il a fallu improviser. Une entrée du côté canadien a été ouverte dans l’urgence.
Ainsi, on a la chance de passer par le théâtre, qui surprend par son style étant donné le relatif isolement de Stanstead et Derby Line. Mais on se demande : pourquoi cela est-il nécessaire ?

Comment ça se passe au quotidien ?
En suivant les indications, on finit par accéder à la petite bibliothèque, où l’on est accueilli par de sympathiques bénévoles bilingues. Benny a répondu à toutes nos questions et nous a montré la séparation – matérialisée par une ligne noire au sol – qui traverse l’ensemble de la bibliothèque.
Que l’on soit du côté américain ou canadien dans le bâtiment, cela est toléré à condition d’utiliser la porte par laquelle on est entré. Puisque nous sommes entrés du côté canadien, il faudra donc en sortir par ce même côté.
Les rassemblements familiaux transfrontaliers sont interdits. Et gare à ceux qui se trompent de porte : sortir du côté américain peut valoir – au mieux – 5000 $ d’amende. Si ce n’est pas carrément des accusations criminelles par la justice américaine.

Une campagne de financement internationale
Pensé comme un projet de fraternité entre le Québec, le Canada et les États-Unis, la collection de livres est bilingue. Le conseil d’administration est composé pour moitié de Canadiens et pour moitié d’Américains. La bibliothèque est l’une des rares à être privée au Québec, tout en étant une organisation à but non lucratif.
D’où la possibilité de faire un don. Une campagne de financement internationale vise à mettre en place une entrée digne de ce nom du côté canadien de la frontière. Elle poursuit un objectif de 650 000 $. Il est possible de contribuer si l’idée des relations humaines et de la culture au-delà des frontières vous parle.
Pour donner, c’est juste ici : https://www.haskelloperahouse.org/
Possibilité pour les donateurs d’obtenir une déduction fiscale. Contacter la bibliothèque si nécessaire.
📍 Pratique
🚗 De Sherbrooke, il faut compter environ 45 minutes de voiture.
🅿️ Stationnement gratuit dans la rue ou dans un espace désigné.
📚 La visite de la bibliothèque est gratuite, avec possibilité d’une visite guidée complète au coût de 10 $ par personne.
🗣️ Services offerts en français et en anglais.
⚠️ Il est important de bien suivre les indications et les panneaux explicatifs sur place. Il ne faut pas ouvrir la porte qui donne du côté américain de la bibliothèque si l’on n’est pas entré par un poste frontalier officiel.

