SHERBROOKE — Dans les parcs, les restaurants, les salons familiaux, une scène devenue banale se répète chaque jour : des parents les yeux rivés sur leur téléphone pendant que leurs enfants jouent, parlent… ou attendent. Un geste anodin en apparence, mais qui soulève de plus en plus de préoccupations dans la communauté scientifique.
Car derrière cet usage quotidien, plusieurs études pointent vers un phénomène bien réel : une diminution de la qualité des interactions entre parents et enfants, avec des effets potentiels sur le développement.
Une présence… mais une attention divisée
Les chercheurs utilisent aujourd’hui un terme pour décrire ce phénomène : la technoference, soit l’interruption des interactions humaines par la technologie. Selon certaines données, 68 % des parents reconnaissent être interrompus par leur téléphone lorsqu’ils passent du temps avec leurs enfants. Une réalité désormais intégrée au quotidien, souvent sans même être remarquée.
Pourtant, ces interruptions ont un impact mesurable.
Lorsqu’un parent utilise son téléphone en présence de son enfant, on observe en moyenne une diminution de 20 % de la communication verbale et une baisse de 39 % des interactions non verbales (regard, expressions, gestes).
Autrement dit, l’enfant reçoit moins de réponses… et moins d’attention.
Un cerveau en construction
Durant les premières années de vie, le développement du cerveau repose en grande partie sur les interactions avec l’adulte. Chaque regard, chaque réponse, chaque échange contribue à construire les bases émotionnelles et cognitives.
Les spécialistes parlent de « serve and return », un principe fondamental où l’enfant initie une interaction et le parent y répond. Mais lorsque ces échanges sont interrompus de façon répétée, ce cycle est brisé.
Certaines études montrent que les enfants peuvent alors augmenter leurs comportements pour attirer l’attention (pleurs, agitation), ressentir davantage de frustration ou de tristesse ou, à l’inverse, cesser progressivement d’initier des interactions.
Un impact mesurable sur le langage
L’un des effets les plus marquants concerne le développement du langage.
Des recherches ont démontré que les enfants peuvent être exposés à jusqu’à 1 100 mots de moins par jour en raison de la présence d’écrans dans leur environnement. Même dans des contextes modérés, on observe environ 400 mots de moins entendus quotidiennement, 294 vocalisations en moins et jusqu’à 68 interactions en moins par jour.
Ces chiffres sont significatifs, surtout à une période où chaque échange contribue à l’apprentissage du langage. Au-delà du langage, les données montrent un impact sur la qualité du lien. Une étude indique que l’utilisation du téléphone par les parents est associée à une diminution de la qualité de la relation parent-enfant ainsi qu’à une augmentation des comportements négatifs chez l’enfant.
Une méta-analyse a également établi une corrélation globale entre la technoference et divers problèmes chez l’enfant, notamment sur le plan émotionnel et comportemental.
Des effets cumulés dans le temps
Individuellement, chaque moment d’inattention peut sembler anodin. Mais c’est leur répétition qui devient préoccupante.
Certaines recherches, basées sur près de 15 000 participants, associent l’usage fréquent des écrans par les parents à une diminution des capacités cognitives, des compétences sociales plus faibles, un attachement moins sécurisant et davantage de comportements problématiques.
Ces effets ne sont pas toujours immédiats, mais s’installent progressivement.
Un modèle qui se transmet
Les enfants apprennent en observant.
Un parent fréquemment absorbé par son téléphone devient, malgré lui, un modèle. Les études montrent que les enfants exposés à ce comportement développent eux-mêmes une utilisation plus importante des écrans, parfois dès le plus jeune âge.
Il est important de le rappeler : les parents d’aujourd’hui vivent dans un monde hyperconnecté, où le téléphone est à la fois un outil de travail, de communication et d’organisation. L’objectif n’est pas de culpabiliser, mais de sensibiliser.
Les études sont claires sur un point : ce n’est pas l’écran en soi qui pose problème, mais les interactions qu’il remplace.
Revenir à l’essentiel
Quelques gestes simples peuvent faire une différence : déposer le téléphone lors des repas ou des moments de jeu, créer des périodes sans écran, répondre aux sollicitations de l’enfant et privilégier des moments de présence réelle, même courts.
Parce que pour un enfant, la qualité d’un regard… vaut bien plus qu’une notification.
Sources:
McDaniel, B.T. & Radesky, J.S. (2018). Technoference: Parent Distraction With Technology and Associations With Child Behavior Problems.
Radesky, J.S. et al. (2014). Patterns of Mobile Device Use by Caregivers and Children During Meals.
Telethon Kids Institute (2023). Impact of Screen Exposure on Early Language Development.
Frontiers in Psychology (2024). Parental Technoference and Child Emotional Development.
JAMA Network Open (2023). Associations Between Parent Technology Use and Child Mental Health.
University of Wollongong (2025). Parent Screen Time and Child Development Outcomes.
Centre for Early Childhood (2022). Technoference and Young Children’s Social and Emotional Development.
Developmental Psychology / Wiley (Serve and Return Interaction Studies).

