QUÉBEC — Ce pourrait être la dernière fois que les Québécois doivent reculer leurs horloges. Le premier ministre Paul St-Pierre Plamondon a annoncé mercredi son intention de mettre fin au changement d’heure saisonnier, une pratique dont les conséquences sur la santé sont de plus en plus documentées. Dépression, perturbations du sommeil, risques cardiovasculaires et accidents de la route : derrière ce simple ajustement de 60 minutes se cachent des répercussions qui dépassent largement les désagréments du lendemain matin.
Dans une publication diffusée le 28 octobre, Paul St-Pierre Plamondon a affirmé que le changement d’heure prévu dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre serait fort probablement le dernier au Québec.
Le gouvernement entend consulter des spécialistes au cours des prochains mois, notamment pour déterminer s’il serait préférable de conserver l’heure normale ou l’heure d’été de façon permanente. Une courte commission parlementaire est envisagée avant l’adoption de modifications législatives.
La décision de mettre fin à cette pratique ne relève pas uniquement d’une question de commodité. Depuis plusieurs années, les chercheurs s’intéressent aux effets des changements d’heure sur notre horloge biologique et aux risques qu’ils pourraient entraîner pour la santé physique et mentale.
Une consultation publique menée au Québec en 2024 avait d’ailleurs révélé que 91 % des quelque 214 000 répondants souhaitaient abolir le changement d’heure. Parmi ceux favorables à son abolition, 72 % préféraient conserver l’heure d’été toute l’année. Ces résultats, rendus publics en mars 2025, proviennent toutefois d’une participation volontaire et ne constituent pas un sondage représentatif.
Une hausse de 11 % des épisodes dépressifs après le changement d’heure
Les conséquences psychologiques comptent parmi les préoccupations les plus importantes soulevées par cette pratique.
Une étude danoise publiée dans la revue scientifique Epidemiology a analysé 185 419 contacts hospitaliers associés à des épisodes dépressifs, enregistrés entre 1995 et 2012.
Les chercheurs ont constaté une augmentation relative de 11 % des épisodes dépressifs enregistrés à la suite du passage de l’heure d’été à l’heure normale, à l’automne. Cette hausse s’atténuait progressivement sur une période d’environ dix semaines.
Les auteurs ont notamment avancé l’hypothèse que l’arrivée soudaine de la noirceur une heure plus tôt en fin de journée pourrait contribuer à une détérioration de l’humeur chez les personnes vulnérables.
Cette observation est particulièrement pertinente au Québec, où les journées raccourcissent déjà considérablement à l’automne.
Le changement d’heure ne réduit pas la quantité totale de lumière naturelle disponible, mais il déplace les moments où nous pouvons en profiter. Pour les personnes qui travaillent ou étudient toute la journée, ce déplacement peut signifier une diminution importante de leur exposition à la lumière après leurs activités quotidiennes.
Il faut néanmoins préciser que l’étude danoise démontre une association statistique et non une causalité certaine. Elle ne signifie pas que 11 % de la population développe une dépression à cause du changement d’heure.
Les chercheurs s’intéressent également aux perturbations circadiennes, particulièrement en raison de leurs interactions avec la régulation émotionnelle, le sommeil et certains mécanismes biologiques associés aux troubles de l’humeur.
Notre cerveau ne change pas d’heure aussi facilement que nos horloges
Le corps humain fonctionne selon une horloge biologique interne qui régule de nombreuses fonctions essentielles, notamment le sommeil, l’éveil, la température corporelle, la sécrétion de mélatonine et plusieurs processus hormonaux et métaboliques.
Ce système, appelé rythme circadien, se synchronise principalement grâce à l’alternance naturelle entre la lumière et l’obscurité.
Lorsque nous avançons ou reculons artificiellement l’heure, nos obligations professionnelles, scolaires et familiales se déplacent immédiatement. Notre organisme, lui, ne s’adapte pas nécessairement au même rythme.
Ce décalage peut provoquer de la fatigue, des difficultés d’endormissement, une diminution de la concentration, de l’irritabilité et une somnolence accrue.
Le passage à l’heure d’été au printemps est généralement considéré comme le plus perturbateur, puisqu’il impose une perte d’une heure de sommeil et peut accentuer une dette de sommeil préexistante.
À l’automne, le recul de l’heure est habituellement mieux toléré, mais il modifie brusquement l’exposition à la lumière et peut perturber les habitudes de sommeil, particulièrement chez les enfants.
Les perturbations répétées du rythme circadien suscitent l’intérêt des chercheurs en raison de leurs liens avec la santé cardiovasculaire, métabolique et mentale.
Les enfants et les adolescents parmi les plus touchés
Les parents connaissent bien les difficultés que peuvent entraîner les changements d’heure dans la routine familiale.
Chez les jeunes enfants, les heures de coucher et de réveil sont souvent bien établies. Un décalage soudain peut perturber leurs habitudes, provoquer des réveils plus matinaux et accentuer temporairement la fatigue ou l’irritabilité.
Les adolescents ne sont pas épargnés.
Une étude publiée en 2015 dans le Journal of Clinical Sleep Medicine a mesuré les effets du changement d’heure printanier chez des élèves du secondaire.
Les chercheurs ont observé une diminution moyenne de 32 minutes de sommeil par nuit durant les jours de semaine suivant la transition, représentant une perte cumulative de 2 heures et 42 minutes sur cinq nuits.
Les participants présentaient également une diminution mesurable de leur vigilance, des temps de réaction plus lents et davantage de somnolence durant la journée.
Même si cette étude portait sur un échantillon limité de 35 adolescents ayant terminé le protocole, ses résultats illustrent les conséquences possibles d’un décalage horaire imposé à des jeunes dont le sommeil est déjà souvent insuffisant.
Ces observations prennent une importance particulière dans un contexte scolaire où l’attention, la mémoire et les capacités d’apprentissage dépendent en partie de la qualité du sommeil.
Un risque accru d’infarctus après le changement d’heure printanier
Les conséquences pourraient également toucher directement le système cardiovasculaire.
Une méta-analyse publiée en 2024 dans la revue Deutsches Ärzteblatt International a regroupé les données de 12 études réalisées dans dix pays afin d’évaluer le risque d’infarctus du myocarde après les changements d’heure.
Les chercheurs ont observé une augmentation relative d’environ 4 % du risque d’infarctus après le passage à l’heure d’été au printemps.
Les perturbations du sommeil et des rythmes circadiens pourraient notamment influencer la pression artérielle, l’activité du système nerveux autonome et les mécanismes cardiovasculaires impliqués dans la survenue d’événements cardiaques.
Les résultats étaient moins concluants pour le changement automnal. Les auteurs ont aussi souligné les différences entre les études et la nécessité de poursuivre les recherches.
Une autre étude américaine publiée en 2025 dans JAMA Network Open, portant sur près de 169 000 patients ayant subi un infarctus, n’a toutefois pas confirmé de hausse significative immédiatement après les changements d’heure.
Il serait donc exagéré d’affirmer que déplacer les horloges provoque directement des infarctus. Les résultats soulèvent néanmoins des préoccupations suffisamment sérieuses pour que les spécialistes continuent d’examiner les risques liés à cette pratique.
Jusqu’à 6 % plus d’accidents mortels sur les routes
Le manque de sommeil et la baisse de vigilance peuvent également avoir des conséquences tragiques sur la sécurité routière.
Une vaste étude publiée en 2020 dans la revue Current Biology a analysé 732 835 accidents mortels enregistrés aux États-Unis entre 1996 et 2017.
Les chercheurs ont constaté une augmentation d’environ 6 % du risque d’accident mortel durant la semaine suivant le passage à l’heure d’été au printemps.
L’augmentation était particulièrement marquée durant les déplacements matinaux et dans les régions situées plus à l’ouest de leur fuseau horaire.
Les auteurs ont notamment évoqué le manque de sommeil et la désynchronisation temporaire de l’horloge biologique comme explications possibles.
Une étude américaine distincte, publiée en 2023 dans Journal of Safety Research, a également constaté une augmentation des accidents routiers après le retour à l’heure normale à l’automne, particulièrement pour les collisions nocturnes. Les résultats variaient selon les catégories d’accidents et les périodes étudiées.
Ces recherches illustrent deux risques différents : la fatigue engendrée par le changement d’heure et la modification de la luminosité durant les heures de déplacement.
Dépression saisonnière et manque de lumière : une préoccupation bien réelle
L’automne et l’hiver représentent déjà des périodes difficiles pour certaines personnes sensibles à la diminution de la lumière naturelle.
Le trouble affectif saisonnier, une forme de dépression qui se manifeste à certaines périodes de l’année, est notamment associé à des changements dans l’exposition lumineuse et les rythmes biologiques.
Selon le National Institute of Mental Health américain, les perturbations des mécanismes liés à la lumière, au sommeil et à l’horloge circadienne pourraient contribuer à l’apparition de symptômes dépressifs saisonniers.
Le changement d’heure ne provoque pas à lui seul la dépression saisonnière. Cependant, le recul automnal des horloges peut accentuer la perception de la noirceur en soirée, à une période où la population reçoit déjà moins de lumière naturelle.
Cette réalité soulève une question importante : faut-il continuer d’imposer deux transitions horaires annuelles alors que leurs effets sur le sommeil et certains indicateurs de santé préoccupent les chercheurs?
La science privilégie généralement l’heure normale permanente
Si l’abolition du changement d’heure semble rallier une grande partie de la population, le choix de l’heure à conserver pourrait susciter davantage de débats.
L’heure d’été permanente permettrait de profiter de soirées plus lumineuses, un avantage apprécié de nombreux citoyens.
Pourtant, plusieurs associations scientifiques spécialisées dans le sommeil recommandent plutôt de conserver l’heure normale toute l’année.
Dans une déclaration officielle publiée en 2024, l’American Academy of Sleep Medicine a recommandé l’abolition des changements saisonniers au profit de l’heure normale permanente, qui correspondrait davantage au fonctionnement naturel de notre horloge biologique.
La lumière matinale contribue à synchroniser le rythme circadien, tandis qu’une exposition trop tardive à la lumière peut retarder l’endormissement.
Une étude de modélisation réalisée par des chercheurs de Stanford et publiée en 2025 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences a également estimé que l’adoption permanente de l’heure normale pourrait entraîner certains bénéfices sanitaires à long terme, notamment sur les risques d’obésité et d’accident vasculaire cérébral.
Ces estimations demeurent théoriques et ne constituent pas des résultats cliniques directement observés après une abolition.
Par ailleurs, une vaste revue systématique publiée en 2026, regroupant 157 études provenant de 36 pays, a conclu que les effets sanitaires des changements d’heure étaient complexes. Si certaines associations défavorables sont documentées, particulièrement au printemps, les résultats ne sont pas uniformément négatifs et les preuves demeurent variables selon les problèmes de santé étudiés.
Cette revue ne remet toutefois pas en question l’existence de perturbations du sommeil ni les préoccupations soulevées par les associations médicales. Elle invite plutôt à distinguer les risques observés des mécanismes qui restent à confirmer.
Vers la fin d’une pratique devenue difficile à justifier?
Pendant longtemps, le changement d’heure a été principalement présenté comme une mesure permettant de mieux profiter de la lumière naturelle et de réaliser des économies d’énergie.
Aujourd’hui, ses bénéfices sont davantage remis en question, tandis que les recherches documentent des perturbations du sommeil et des associations avec différents problèmes de santé.
L’annonce de Paul St-Pierre Plamondon pourrait ainsi marquer la fin d’une pratique profondément ancrée dans les habitudes québécoises.
Il reste néanmoins une décision importante à prendre : conserver l’heure normale ou l’heure d’été toute l’année.
Le gouvernement devra notamment considérer les conséquences sur la santé, les habitudes scolaires, la sécurité routière et la coordination avec les provinces voisines et les États américains.
Si le projet de loi est adopté selon les intentions annoncées, les Québécois pourraient bientôt cesser de dérégler leurs horloges deux fois par année.
Une petite modification sur le calendrier, mais potentiellement une amélioration pour le sommeil et le quotidien de nombreuses familles.
Car si nous pouvons ajuster une montre en quelques secondes, notre cerveau, lui, ne fonctionne pas avec un simple bouton de remise à l’heure.
Sources :
- Paul St-Pierre Plamondon, publication publique du 28 octobre 2026, concernant l’abolition du changement d’heure. Déclaration officielle sur Facebook
- Gouvernement du Québec, Une majorité de Québécois voudrait mettre fin au changement d’heure, 8 mars 2025. Consulter
- Hansen et coll., Daylight Savings Time Transitions and the Incidence Rate of Unipolar Depressive Episodes, Epidemiology, 2017. Étude scientifique
- Medina et coll., Adverse Effects of Daylight Saving Time on Adolescents’ Sleep and Vigilance, Journal of Clinical Sleep Medicine, 2015. Étude scientifique
- Hurst et coll., Daylight Saving Time Transitions and Risk of Heart Attack, Deutsches Ärzteblatt International, 2024. Méta-analyse
- Fritz et coll., A Chronobiological Evaluation of the Acute Effects of Daylight Saving Time on Traffic Accident Risk, Current Biology, 2020. Étude scientifique
- Rishi et coll., Permanent Standard Time Is the Optimal Choice for Health and Safety, American Academy of Sleep Medicine, 2024. Position officielle
- A Systematic Review of Epidemiological Studies into Daylight-Saving Time & Health Identifying Beneficial & Adverse Effects, 2026. Revue systématique
- Daylight Savings Time and Acute Myocardial Infarction, JAMA Network Open, 2025. Étude scientifique
- Gouvernement du Québec, Changement d’heure (temps légal). Information officielle

