Canada : 4 entreprises sur 5 boudent encore l’IA

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SHERBROOKE — En 2024, le prix Nobel de physique récompensait Geoffrey Hinton pour ses travaux sur les réseaux de neurones artificiels. C’était aussi une part de l’histoire scientifique canadienne qu’on saluait : le pays a joué un rôle déterminant dans la naissance de l’intelligence artificielle (IA) moderne. Pourtant, environ quatre entreprises canadiennes sur cinq ne l’utilisent toujours pas pour produire leurs biens ou offrir leurs services. Comment un pays peut-il ouvrir la voie sans en récolter les fruits?

Les réseaux de neurones existaient depuis des décennies, mais au début des années 2000, seul un petit groupe de chercheurs y croyait encore, dont Hinton, Yoshua Bengio et Yann LeCun. Leurs idées étaient accueillies avec scepticisme. En 2004, Hinton et des collaborateurs, dont Bengio, lancent pourtant un programme de recherche à l’Institut canadien de recherches avancées (CIFAR).

2012 : la percée de Toronto

Le pari porte ses fruits en 2012. Avec deux de ses étudiants de l’Université de Toronto, Alex Krizhevsky et Ilya Sutskever, Hinton présente un réseau de neurones au concours international de reconnaissance d’images ImageNet. Leur meilleure soumission affiche un taux d’erreur d’environ 15,3 %, contre 26,2 % pour la meilleure équipe suivante. Le résultat convainc une bonne partie des chercheurs que l’apprentissage profond fonctionne.

Trois villes canadiennes, trois piliers de l’IA

Toronto n’est pas seule. À Montréal, Yoshua Bengio, professeur à l’Université de Montréal, est la figure de proue de Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle, qui compte plus de 1 500 membres, dont des professeurs de l’Université de Sherbrooke. À Edmonton, Richard Sutton, de l’Université de l’Alberta, a posé avec Andrew Barto les bases de l’apprentissage par renforcement, qui permet à une machine d’apprendre par essais et erreurs.

Les plus hautes distinctions ont suivi : le prix Turing, souvent qualifié de Nobel de l’informatique, à Hinton, Bengio et LeCun pour 2018, puis à Sutton et Barto pour 2024. Depuis 2017, Mila, l’institut Vector en Ontario et Amii en Alberta sont au cœur de la Stratégie pancanadienne en matière d’IA, présentée par Mila comme la première stratégie nationale d’IA au monde.

Pourquoi l’IA canadienne grandit ailleurs

Quelques mois après la percée de 2012, Google acquiert DNNresearch, la jeune entreprise fondée par Hinton et ses deux étudiants. Sutskever quittera ensuite Google pour devenir directeur de recherche d’OpenAI. Le Canada avait les graines; le capital, les plateformes et les infrastructures pour en faire une industrie mondiale se trouvaient surtout au sud de la frontière.

Le phénomène dépasse l’IA : selon la stratégie nationale d’Ottawa, L’IA pour tous, publiée en juin, près de 70 % des entreprises en démarrage dirigées par des Canadiens finissent par établir leur siège social à l’étranger. Le pays reste pourtant une puissance de l’IA : plus de 3 500 entreprises canadiennes développent des modèles, outils ou applications d’IA, et elles ont levé plus de 37 milliards $ en capital de risque.

Le vrai retard de l’IA est dans nos entreprises

À mon avis, le plus grand risque n’est pas l’absence d’un géant canadien de l’IA, mais ce qui se passe dans nos entreprises. Selon Statistique Canada, 19,2 % des entreprises déclaraient au deuxième trimestre de 2026 avoir utilisé l’IA pour produire des biens ou fournir des services au cours des 12 mois précédents. C’était 12,2 % un an plus tôt et 6,1 % en 2024. Et au troisième trimestre, une entreprise sur quatre (25,2 %) prévoyait l’utiliser au cours des 12 mois suivants.

La proportion a triplé en deux ans, mais de façon très inégale. Elle dépasse 40 % dans l’information et la culture et dans les finances et assurances, mais tombe sous 10 % dans la construction, le commerce de gros et l’agriculture. L’écart est aussi géographique : 21,0 % des entreprises urbaines ont utilisé l’IA, contre 9,9 % des entreprises rurales.

L’IA, inutile pour 40 % des entreprises?

Selon Statistique Canada, deux entreprises sur cinq (40,0 %) jugent l’IA non pertinente pour elles. Les obstacles concrets viennent loin derrière : 13,4 % évoquent la cybersécurité ou la confidentialité, et 10,6 %, le coût. Pour certaines, l’IA n’apporterait sans doute pas grand-chose. Mais pour beaucoup d’autres, le frein relève probablement davantage de la perception que des moyens.

Une usine peut repérer des défauts de qualité sur des images ou retrouver une information dans des milliers de pages de documentation technique; une entreprise de services, résumer des dossiers et classer des demandes. Encore faut-il comprendre ses données et ses processus avant d’installer un outil. Automatiser un mauvais processus ne le rend pas meilleur : ça lui permet seulement de produire ses erreurs plus vite.

Ottawa veut devenir premier client

La stratégie fédérale vise à porter l’adoption de l’IA par les entreprises de 12 % à 60 % d’ici 2034. Ce point de départ correspond aux données de la mi-2024 à la mi-2025; le taux d’utilisation a atteint 19,2 % depuis. Pour les PME, elle mise sur le programme LIFT de la Banque de développement du Canada (BDC), une initiative de 500 millions $ pour les aider à financer l’intégration d’outils d’IA. Elle prévoit aussi un Fonds canadien de croissance technologique de 500 millions $ et veut faire du gouvernement un client clé des entreprises canadiennes d’IA.

Le 3 septembre, Ottawa a lancé Transformation numérique Canada, chargée notamment d’utiliser le pouvoir d’achat fédéral pour aider les entreprises canadiennes du numérique et de l’IA à mettre à l’essai et à commercialiser leurs technologies. À sa tête : Patrick Pichette, chef de la direction financière de Google de 2008 à 2015. Le clin d’œil à l’histoire est frappant. Reste à voir comment ces intentions se traduiront en contrats.

Le Canada, laboratoire ou propriétaire de l’IA?

Le Canada n’a pas tout inventé seul. Mais il a accueilli des talents, financé la recherche fondamentale et permis à une idée impopulaire de survivre assez longtemps pour transformer le monde. Il a dessiné une partie des plans de l’IA moderne; d’autres ont construit les immeubles.

Reste à savoir s’il demeurera le laboratoire du monde ou s’il deviendra aussi propriétaire de cette nouvelle économie. La réponse ne se jouera pas seulement à Ottawa ou dans les grands laboratoires, mais dans chaque entreprise qui décidera d’arrêter de regarder cette technologie de loin.

Sources :

Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

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