Tarifs à 50 % : les PME qui tiendront le coup sont celles qui connaissent leurs chiffres

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SHERBROOKE — Depuis le 22 août, une large part des produits canadiens vendus aux États-Unis est frappée d’un tarif de 50 %. Plus de cinq semaines plus tard, les PME québécoises doivent trancher : absorber la hausse ou la refiler à leurs clients. Or, une question devrait précéder ce choix : savent-elles exactement où elles perdent de l’argent?

Le 21 août au soir, Ottawa a suspendu les négociations avec Washington, jugeant les dernières conditions américaines inéquitables. À 0 h 01 le lendemain, les nouveaux tarifs entraient en vigueur sur des centaines de catégories de produits : sirop d’érable, contreplaqué, produits laitiers, équipement de hockey, vin, cosmétiques, plastiques. Pour la première fois, Washington invoquait l’article 338 d’une loi commerciale de 1930. Et contrairement aux vagues précédentes, les produits conformes à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) ne sont plus épargnés.

Une région particulièrement exposée

Pour l’Estrie, ce n’est pas une nouvelle abstraite. Selon le portrait socioéconomique du gouvernement du Québec, plus du cinquième de l’économie de la région reposait sur le secteur manufacturier en 2023, et la fabrication y représentait 16,6 % des emplois en 2025, contre 10,8 % pour l’ensemble du Québec. Ce secteur y est concentré dans la fabrication de machines et de produits en plastique et en caoutchouc; or, les plastiques figurent parmi les produits visés par les nouveaux tarifs. Dès mars 2025, lors d’une première vague de tarifs à 25 %, près de 125 entreprises de la région de Sherbrooke, comptant plus de 6 500 employés, étaient déjà touchées.

Plus d’une PME sur quatre durement touchée

La Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) a sondé 1 545 de ses membres du 28 au 31 août. Selon ses résultats préliminaires, le portrait est sans détour : 26 % des propriétaires de PME rapportent des répercussions négatives majeures des nouveaux tarifs américains. Près de la moitié des exportateurs qui vendent aux États-Unis (46 %) écoulent des produits visés.

Chez les entreprises touchées, le coût médian déclaré atteint 65 000 $ par mois, soit près de 780 000 $ sur une année. Pour une PME qui réalise 2 millions $ de chiffre d’affaires, un tel montant représenterait près de 40 % de ses revenus, bien au-delà de ce que la plupart des entreprises peuvent absorber. Pas étonnant que près d’un exportateur touché sur cinq (18 %) affirme qu’il ne serait plus viable si la guerre commerciale dure trois mois ou plus. Si l’on compte à partir du 22 août, ce seuil tomberait vers la fin novembre.

Les importateurs paient aussi la note

On oublie souvent l’autre moitié de l’équation. Depuis le 8 septembre, Ottawa applique ses propres contre-tarifs de 15 %, 25 % ou 50 % sur des produits américains. Ceux-ci frappent nos entreprises, cette fois comme importatrices : selon la FCEI, 49 % des importateurs qui s’approvisionnent aux États-Unis sont touchés, et 28 % des propriétaires de PME rapportent des effets négatifs majeurs de ces contre-mesures.

Le commerçant qui achète ses équipements ou ses matières premières aux États-Unis paie donc lui aussi la facture, même s’il n’a jamais exporté quoi que ce soit.

Absorber ou refiler?

Face à ces coûts, les PME touchées se divisent presque à parts égales : 42 % prévoient absorber l’essentiel de la hausse, 41 % comptent la refiler à leurs clients. Aucune des deux options n’est bonne en soi. Absorber, c’est gruger une marge souvent déjà mince. Refiler, c’est risquer de perdre le client au profit d’un concurrent qui ne paie pas le tarif.

Pour trancher, il faut connaître sa marge réelle, produit par produit et client par client. Trop souvent, cette décision se prend à l’aveugle, à partir d’une marge moyenne calculée une fois par année, au moment des états financiers. En temps normal, on s’en accommode. En pleine guerre commerciale, c’est un luxe que peu de PME peuvent se permettre.

Connaître ses chiffres avant de trancher

Le premier réflexe devrait être de cartographier son exposition. Quels produits, sous quels codes tarifaires, vers quels clients? Et de l’autre côté, quels intrants viennent des États-Unis et sont maintenant visés par les contre-mesures canadiennes? La liste bouge : Washington a ajouté des produits le 15 septembre et en a interdit d’autres à compter du 29 septembre.

Une fois ce portrait en main, les arbitrages deviennent possibles. Parfois, la bonne réponse consiste à augmenter le prix d’un produit, à maintenir celui d’un autre et à en abandonner un troisième. Une simple feuille de calcul tenue à jour vaut mieux qu’une impression générale.

De l’aide, à condition de la documenter

Les programmes existent, mais ils demandent des preuves. Le 28 août, Québec a élargi son Programme d’aide d’urgence aux PME (PAUPME) – Tarifs douaniers à toutes les PME admissibles dont le chiffre d’affaires se situe entre 200 000 $ et 2 millions $, qu’elles exportent ou non. Le programme est administré par les MRC. À Sherbrooke, Sherbrooke Innovante, qui regroupe le développement économique de la Ville et Entreprendre Sherbrooke, accompagne les entreprises concernées.

Les entreprises dont le chiffre d’affaires atteint au moins un million de dollars peuvent aussi se tourner vers l’Initiative régionale de réponse tarifaire (IRRT) de Développement économique Canada (DEC), et les manufacturiers exportateurs, vers le fonds FORCE. Une entreprise qui sait chiffrer son exposition monte son dossier en quelques jours plutôt qu’en quelques semaines.

Diversifier sans se raconter d’histoires

Réorienter toutes ses ventes vers l’Europe du jour au lendemain n’est pas réaliste pour la plupart des PME. Mais le marché québécois et canadien, l’Europe grâce à l’accord de libre-échange Canada–Union européenne ou de nouveaux segments de clientèle ici même méritent d’être évalués sérieusement.

La lucidité, ça se prépare

Les PME qui traversent le mieux les crises ne sont pas forcément les plus grosses ni les mieux financées. Ce sont celles qui voient clair dans leurs opérations : quelles ventes rapportent vraiment, quels fournisseurs sont critiques, où se cachent les risques. Cette lucidité ne s’improvise pas en pleine tempête; elle se construit avant.

Les tarifs finiront peut-être par tomber. Mais la prochaine secousse viendra d’ailleurs : une pénurie, une hausse des taux, un client majeur qui part. Autant profiter de celle-ci pour mettre de l’ordre dans ses chiffres.

Sources :

Note éditoriale: Ce texte est une chronique d’opinion. Les propos et analyses présentés sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le Journal de Sherbrooke.

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