LONGUEUIL — Le Canada pourrait économiser jusqu’à 94 milliards de dollars sur ses dépenses en médicaments au cours des dix prochaines années. C’est ce que révèle une nouvelle analyse publiée ce mercredi 28 octobre par l’entreprise pharmaceutique Sandoz Canada, dont le siège social se trouve à Saint-Hubert, en Montérégie. Plus de 300 médicaments de marque pourraient être exposés à la concurrence de versions moins coûteuses d’ici 2035, ouvrant la voie à des économies considérables pour les patients, les assureurs et les gouvernements.
Mais ces économies sont loin d’être garanties. Selon Sandoz, le Canada devra notamment accélérer l’arrivée des médicaments génériques et biosimilaires sur le marché s’il souhaite profiter pleinement de cette occasion. Sans changements suffisants, une partie importante de ces milliards de dollars pourrait continuer d’être consacrée à des traitements plus coûteux.
Plus de 300 médicaments concernés d’ici 2035
L’analyse, intitulée La décennie d’or des pertes d’exclusivité pour les médicaments abordables au Canada, porte sur la période allant de 2026 à 2035. Elle recense plus de 300 médicaments qui perdront leur exclusivité commerciale durant cette période, ou dont les protections permettent déjà la concurrence sans qu’une solution de remplacement ait encore été commercialisée. Ces produits représentent, selon l’entreprise, un marché annuel d’environ 24 milliards de dollars.
Plus précisément, Sandoz a identifié plus de 250 occasions de commercialiser des médicaments génériques, représentant une valeur annuelle de 13 milliards de dollars. À cela s’ajoutent plus de 80 occasions concernant des médicaments biologiques, pour une valeur de 11 milliards de dollars. Plusieurs de ces traitements figurent parmi les médicaments les plus coûteux actuellement utilisés au Canada.
Les médicaments destinés au traitement du diabète, certaines thérapies biologiques et les médicaments génériques complexes font notamment partie des catégories concernées. L’arrivée de solutions moins coûteuses pourrait permettre aux régimes d’assurance médicaments de réaliser des économies, tout en facilitant l’accès à certains traitements.
Quelle différence entre un générique et un biosimilaire ?
Pour comprendre les enjeux, il faut distinguer les médicaments génériques des médicaments biosimilaires. Un médicament générique contient les mêmes ingrédients médicinaux actifs qu’un médicament d’origine et doit notamment démontrer sa bioéquivalence pour obtenir l’autorisation de Santé Canada. Il peut généralement être commercialisé à un prix inférieur, notamment parce que son fabricant n’a pas à reprendre l’ensemble des recherches ayant permis de développer le médicament original.
Les médicaments biosimilaires, quant à eux, sont des versions très semblables de traitements biologiques fabriqués à partir de cellules ou d’organismes vivants. Ils sont notamment utilisés contre certains cancers, le diabète, la polyarthrite rhumatoïde, la maladie de Crohn et le psoriasis. Leur fabrication est plus complexe, mais Santé Canada exige qu’ils ne présentent aucune différence clinique importante en matière d’efficacité et d’innocuité par rapport au médicament biologique de référence.
L’arrivée de ces traitements peut stimuler la concurrence et exercer une pression à la baisse sur les prix. Toutefois, l’expiration d’un brevet ne signifie pas automatiquement qu’un médicament moins cher sera disponible dès le lendemain. Il faut encore qu’un fabricant développe une solution de remplacement, obtienne les autorisations nécessaires et décide de la commercialiser.
L’exemple du médicament Ozempic
La situation entourant l’Ozempic, utilisé notamment dans le traitement du diabète de type 2, illustre cette transformation du marché pharmaceutique. Le 18 septembre dernier, Sandoz Canada annonçait avoir obtenu l’autorisation de Santé Canada pour commercialiser une version générique du sémaglutide, l’ingrédient médicinal de l’Ozempic. Ce médicament appartient à la famille des traitements qui agissent sur les récepteurs du GLP-1, une hormone intervenant notamment dans la régulation de la glycémie.
L’autorisation concerne un traitement injectable hebdomadaire destiné aux adultes atteints de diabète de type 2. Au moment de cette annonce, Sandoz préparait encore la commercialisation du produit, ce qui démontre qu’une approbation réglementaire ne se traduit pas nécessairement par une disponibilité immédiate en pharmacie. Son arrivée effective sur le marché, son prix et les conditions de remboursement seront déterminants pour les économies qui pourront être réalisées.
Le Québec a déjà commencé sa transition
Au Québec, le remplacement de certains médicaments biologiques par des versions biosimilaires est déjà une réalité. Depuis avril 2022, le régime général d’assurance médicaments privilégie les biosimilaires lorsqu’une solution correspondante figure sur la liste des médicaments assurés. Cette politique vise notamment à réduire les dépenses pharmaceutiques tout en maintenant l’accès à des traitements efficaces.
Des exceptions existent toutefois pour certaines catégories de patients, notamment les femmes enceintes, les personnes mineures et celles ayant connu au moins deux échecs thérapeutiques avec des médicaments biologiques utilisés pour traiter une même maladie chronique. Les personnes admissibles à ces exceptions peuvent continuer de bénéficier d’une couverture pour leur traitement de référence, selon les conditions prévues. Le gouvernement cherche ainsi à concilier la maîtrise des dépenses publiques et les besoins médicaux particuliers de certains patients.
Le régime public québécois applique également des règles favorisant les médicaments génériques lorsqu’ils sont moins coûteux que les produits d’origine. Dans certaines circonstances, un patient qui choisit le médicament de marque plutôt que sa version générique doit payer la différence de prix. Les économies réalisées par le régime ne signifient donc pas nécessairement une diminution équivalente de la facture de chaque patient.
Un potentiel de 94 milliards de dollars, mais plusieurs obstacles
Selon les projections de Sandoz, l’arrivée de médicaments génériques et biosimilaires pourrait permettre de réaliser jusqu’à 94 milliards de dollars d’économies cumulées entre 2026 et 2035. À l’inverse, en l’absence d’une concurrence suffisamment rapide, les dépenses cumulées pour les traitements de marque concernés pourraient atteindre 183 milliards de dollars. Ces montants correspondent toutefois à des scénarios économiques et ne constituent pas des économies déjà acquises.
L’entreprise estime que plusieurs obstacles pourraient compromettre ces résultats. Parmi ceux-ci figurent les délais réglementaires, les difficultés d’accès aux marchés, les politiques de remboursement et la lenteur avec laquelle les nouvelles solutions sont adoptées. Sandoz propose neuf priorités pour améliorer la situation, notamment en favorisant une concurrence équitable et des conditions économiques suffisamment prévisibles pour encourager les fabricants à investir.
« Mais les pertes des brevets ne suffisent pas, à elles seules, à générer des économies », prévient Michel Robidoux, président et directeur général de Sandoz Canada. Selon lui, les avantages financiers se concrétisent uniquement lorsque les traitements moins coûteux sont effectivement accessibles aux patients et adoptés rapidement.
Des médicaments parmi les plus chers au monde
L’enjeu est d’autant plus important que les prix des médicaments brevetés demeurent élevés au Canada. Selon le rapport annuel 2024 du Conseil d’examen du prix des médicaments brevetés, leurs ventes ont atteint 22,1 milliards de dollars cette année-là, une augmentation de 10,9 % par rapport à 2023. Les médicaments brevetés représentaient alors environ 47 % de l’ensemble des ventes de médicaments au pays.
Le même rapport révélait que les prix courants des médicaments brevetés au Canada se situaient au cinquième rang des plus élevés parmi 31 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Cette situation représente un défi pour les régimes publics et privés d’assurance médicaments, particulièrement lorsque les traitements les plus récents entraînent des dépenses considérables.
Une diminution des coûts d’acquisition pourrait permettre aux gouvernements de consacrer davantage de ressources à d’autres besoins du système de santé. Elle pourrait également contribuer à réduire certaines dépenses des assureurs privés et des patients. L’ampleur réelle des bénéfices dépendra toutefois des prix négociés, des médicaments effectivement commercialisés et de leur utilisation.
Des prévisions à interpréter avec prudence
L’analyse a été réalisée par Sandoz Canada, une entreprise qui possède elle-même des intérêts commerciaux importants dans le développement et la vente de médicaments génériques et biosimilaires. Le cabinet Aviséo Conseil a évalué de manière indépendante la cohérence économique et méthodologique du cadre de prévision ainsi que la plausibilité générale des résultats. Il ne s’agit toutefois pas d’une garantie que les 94 milliards de dollars d’économies annoncés seront réalisés.
Le rapport complet n’était pas directement accessible dans le communiqué public du 28 octobre, Sandoz invitant les personnes intéressées à communiquer avec son service des communications pour l’obtenir. Il n’est donc pas possible, à partir des seules informations publiées, de vérifier l’ensemble des hypothèses utilisées pour établir les projections. Les données présentées demeurent néanmoins révélatrices de l’importance économique que pourrait prendre la concurrence pharmaceutique au cours de la prochaine décennie.
Pour le Québec comme pour l’ensemble du Canada, la question dépasse ainsi le simple prix des médicaments. Avec le vieillissement de la population, les besoins croissants en traitements et les pressions sur les finances publiques, l’accès à des solutions pharmaceutiques moins coûteuses pourrait devenir un enjeu majeur. Reste à déterminer si les gouvernements et l’industrie réussiront à transformer cette occasion en économies réelles, sans compromettre la qualité et la disponibilité des traitements.
Sources :
- Sandoz Canada — Une nouvelle analyse révèle un potentiel de 94 milliards de dollars d’économies, 28 octobre 2026
- Sandoz Canada — Approbation d’une version générique d’Ozempic, 18 septembre 2026
- Santé Canada — Médicaments biologiques biosimilaires au Canada : fiche d’information
- Gouvernement du Québec — À propos des médicaments biosimilaires
- RAMQ — Couverture des médicaments biologiques
- Conseil d’examen du prix des médicaments brevetés — Rapport annuel 2024

