La censure des livres n’a pas de couleur politique

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SHERBROOKE — À une époque où il n’a jamais été aussi facile d’accéder à l’information et à la littérature, voilà que certains voudraient décider quels livres nous devrions avoir le droit de lire. La censure, que l’on croyait parfois appartenir à une autre époque, revient aujourd’hui sous de nouvelles formes, aussi bien à droite qu’à gauche de l’échiquier politique. C’est cette contradiction qu’explore l’essayiste canadien Ira Wells dans On ne peut plus rien lire! Ce que la censure fait à la démocratie, un ouvrage de 224 pages paru le 14 octobre dernier chez Lux Éditeur, dans une traduction française de Nicolas Calvé.

Professeur de littérature à l’Université de Toronto et président de PEN Canada, une organisation consacrée à la défense de la liberté d’expression des écrivains, Ira Wells s’intéresse depuis plusieurs années aux rapports entre littérature, politique et société. Son essai nous ramène à une question fondamentale : qui devrait avoir le pouvoir de décider ce que nous pouvons lire ? Derrière cette interrogation se cache un débat beaucoup plus large sur la liberté de pensée, l’éducation et le fonctionnement de nos démocraties.

La censure n’est plus l’apanage de la droite

Lorsqu’on évoque la censure littéraire, on pense souvent aux régimes autoritaires, aux interdictions religieuses ou, plus récemment, aux campagnes menées par des groupes conservateurs américains. Aux États-Unis, plusieurs œuvres abordant le racisme, la sexualité ou les réalités des minorités sexuelles ont été contestées dans les bibliothèques scolaires. Des écrivaines aussi reconnues que Toni Morrison et Margaret Atwood se sont retrouvées au centre de controverses, certains militants estimant que leurs ouvrages pouvaient porter atteinte aux valeurs traditionnelles.

Mais Ira Wells nous invite à regarder également de l’autre côté du spectre politique. Au Canada, des initiatives présentées comme progressistes ont elles aussi conduit au retrait d’ouvrages dans certaines bibliothèques scolaires, notamment parce que ceux-ci étaient jugés insuffisamment représentatifs de la diversité contemporaine. Dans la région de Peel, en Ontario, une opération de révision des collections a notamment soulevé la controverse en 2023, des livres anciens ayant été retirés des rayons au nom de considérations liées à l’équité.

Ce rapprochement constitue probablement l’une des dimensions les plus intéressantes de la démarche de Wells. Des groupes profondément opposés sur le plan idéologique peuvent finalement défendre une même logique : celle de soustraire certaines œuvres au regard des lecteurs, sous prétexte de les protéger. Les motivations et l’ampleur de ces initiatives ne sont pas nécessairement comparables, mais le danger demeure lorsqu’une autorité décide qu’un livre ne mérite plus d’être accessible en raison des idées qu’il contient.

Des livres devenus suspects

L’essai prend notamment racine dans une expérience personnelle de l’auteur, qui a participé à un comité chargé d’examiner les collections de la bibliothèque scolaire fréquentée par ses enfants. Ce qui pouvait apparaître comme une simple opération administrative l’a amené à réfléchir aux critères utilisés pour déterminer la place des ouvrages sur les rayons. À partir de quel moment un livre devient-il trop ancien, trop controversé ou insuffisamment conforme aux valeurs contemporaines pour être conservé ?

Il faut évidemment distinguer le retrait normal d’ouvrages endommagés ou devenus factuellement désuets d’une opération destinée à éliminer des idées dérangeantes. Une bibliothèque doit pouvoir renouveler ses collections, accueillir de nouveaux auteurs et offrir une littérature représentative de la société dans toute sa diversité. Mais cette démarche ne devrait pas conduire à faire disparaître systématiquement les œuvres du passé, simplement parce qu’elles reflètent d’autres époques et d’autres sensibilités.

C’est particulièrement vrai lorsqu’il est question de littérature classique. Les romans anciens contiennent souvent des représentations sociales, des expressions ou des mentalités que nous rejetons aujourd’hui, et c’est parfaitement normal. Mais leur intérêt réside aussi dans la possibilité de comprendre comment les sociétés évoluent, comment les idées se transforment et pourquoi certaines conceptions autrefois acceptées nous paraissent désormais choquantes.

La littérature doit-elle nécessairement nous rassurer ?

C’est ici que la réflexion de Wells devient particulièrement pertinente. Nous semblons parfois oublier que la littérature n’a pas pour seule fonction de nous réconforter, de confirmer nos convictions ou de nous présenter un monde conforme à nos valeurs. Un grand roman peut aussi nous déranger, nous confronter à des personnages détestables, nous faire découvrir des idées auxquelles nous sommes opposés ou nous obliger à remettre en question certaines de nos certitudes.

Lire une œuvre ne signifie pas nécessairement approuver les opinions de son auteur, pas plus qu’étudier un événement historique revient à en cautionner les acteurs. Pourtant, dans les guerres culturelles contemporaines, cette distinction fondamentale semble parfois disparaître. On en vient à considérer certaines œuvres comme dangereuses, non pas pour ce qu’elles permettent de comprendre, mais pour les idées qu’elles risqueraient de transmettre.

L’auteur replace également ces controverses dans une histoire beaucoup plus ancienne. Des pratiques de censure de l’Antiquité aux débats philosophiques sur la liberté d’expression, il rappelle que la volonté de contrôler la circulation des idées accompagne les sociétés depuis des siècles. Les justifications changent avec le temps, mais la tentation demeure : empêcher les autres de lire ce que nous considérons nous-mêmes comme nuisible.

Une menace bien réelle pour la liberté de lire

La question est loin d’être purement théorique. Selon les données de l’American Library Association, pas moins de 4 235 titres distincts ont fait l’objet de contestations aux États-Unis en 2025, soit le deuxième total annuel le plus élevé jamais recensé par l’organisme. Ces chiffres ne signifient pas que tous ces livres ont été interdits, mais ils témoignent de l’ampleur des pressions exercées sur les bibliothèques et les établissements scolaires.

Le problème dépasse d’ailleurs largement la seule question des livres. Lorsqu’une société commence à considérer que certaines idées ne devraient plus être accessibles parce qu’elles sont susceptibles de choquer, elle risque également de fragiliser sa capacité à débattre. Une démocratie ne repose pas seulement sur le droit de défendre des opinions populaires, mais aussi sur celui d’exprimer, de découvrir et de contester des idées qui dérangent.

Cela ne signifie évidemment pas que toutes les œuvres doivent être enseignées à tous les âges, sans distinction ni accompagnement pédagogique. Les bibliothécaires, les enseignants et les parents ont des responsabilités bien réelles lorsqu’il s’agit d’orienter les jeunes lecteurs. Toutefois, accompagner la lecture d’un enfant et vouloir faire disparaître un livre pour l’ensemble d’une communauté sont deux démarches très différentes.

Un plaidoyer pour la liberté intellectuelle

Ce que je trouve particulièrement important dans le propos défendu par Ira Wells, c’est son refus de réduire la question de la censure à une simple confrontation entre conservateurs et progressistes. La défense de la liberté de lire devrait être un principe qui transcende nos appartenances politiques. Il serait plutôt contradictoire de dénoncer la suppression d’un ouvrage lorsqu’elle est réclamée par nos adversaires, tout en applaudissant celle d’un autre livre lorsque sa disparition nous arrange.

Dans une société de plus en plus polarisée, où les controverses se multiplient sur les réseaux sociaux, nous aurions peut-être intérêt à renouer avec une conception plus exigeante de la liberté intellectuelle. Celle qui consiste à accepter que les autres puissent lire des livres que nous détestons, défendre des opinions qui nous paraissent absurdes et découvrir des univers qui ne correspondent pas à notre propre expérience. Après tout, une bibliothèque ne devrait pas être le reflet des seules convictions de ceux qui la dirigent, mais un lieu où peuvent se rencontrer des idées différentes, parfois même contradictoires.

Avec On ne peut plus rien lire!, Lux Éditeur propose donc un ouvrage dont le sujet dépasse largement les débats américains sur les interdictions de livres. Il touche à notre rapport à l’histoire, à la transmission culturelle, à l’éducation et, surtout, à notre capacité d’accepter le désaccord. À une époque où chacun semble vouloir protéger les autres contre les idées qu’il juge mauvaises, il vaut la peine de rappeler que la liberté de lire implique aussi le droit de se tromper, de réfléchir par soi-même et de changer d’avis.

Je tiens enfin à remercier chaleureusement Lux Éditeur pour l’envoi de cet ouvrage, qui aborde un sujet particulièrement important pour tous ceux qui, comme moi, accordent une grande place aux livres et à la liberté d’expression. Il est précieux que des maisons d’édition continuent de publier des essais qui alimentent la réflexion et permettent de débattre de questions aussi fondamentales. Car, au bout du compte, ce n’est pas en faisant disparaître les livres qui nous dérangent que nous apprendrons à mieux comprendre le monde.

Fiche du livre

On ne peut plus rien lire! Ce que la censure fait à la démocratie — Ira Wells. Traduction de Nicolas Calvé. Lux Éditeur, collection Futur proche, 224 pages, 2026. Prix de l’édition papier : 24,95 $.

Sources :

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